35 – Les Passeurs – Trinqual

Sa fille était tout pour lui. A sa retraite, il lui a donné son petit bar-restaurant-hôtel-salle de bal qu’il animait avec son violon.

Les changements ne se firent pas attendre. En quelques semaines, pour gagner de le place dans l’hôtel et le restaurant, elle installa son père dans la garage au fond du jardin.
L’espace d’une voiture, avec un lit, une table, une chaise, un placard, un réchaud, un poêle et sa moto.
Compte tenu de la place, il suspendit son souvenir de voyage à la poutre faîtière de sa cabane.
Le vent et le froid se faufilaient entre les planches aussi facilement qu’un serpent dans les fougères.
Gros fumeur de gitane, très vite, il garda les paquets vides pour les coller avec application contre toutes les parois de l’habitacle. Sa cabane passa du gris au bleu, un ciel parsemé de semeuse saupoudrant son sommeil de mélancolie.
Tous les soirs après son repas, il faisait de la musique.
Sa boite de violon ouverte sur le lit, il installait sa chaise sous la moto, saisissait le kik, la démarrait et après quelques accélérations le moteur chauffait pour atteindre son point de ralenti.
Le monocylindre stabilisée, il prenait son violon qu’il accordait sur le bourdon de sa jeunesse et à partir de l’instant où l’harmonie était atteinte, il jouait.
Chaque soir, avant qu’il ne s’asphyxie, il arrêtait le moteur, sortait fumer une cigarette en laissant la porte grande ouverte et allait se coucher sans oublier de coller les paquets vides.
Depuis que sa fille l’avait relayé dans le garage, il avait la sensation d’avoir disparu de la surface du globe, mais n’arrivait pas, pour autant, à laisser la moto courir seule dans la nuit.
Il la regardait aérienne dans cet univers restreint et de plus en plus raccourci par les paquets de cigarettes qui venaient en couches successives diminuer son espace vital.
De jour en jour, les paquets envahissaient son intérieur au point de ne plus pouvoir circuler entre les meubles.
De jour en jour, l’air se raréfiait.
De jour en jour, la moto l’accompagnait.
Les jours passèrent.
Les mois passèrent.
Les années passèrent.
Il ne lui restait désormais plus qu’un espace pour s’allonger entre le matelas et les paquets de cigarettes, qu’un couloir pour atteindre la porte et deux passages lui permettant de saisir le kik et l’accélérateur de sa moto.

Il fumait de plus en plus. Les paquets s’accumulaient. La moto avait mal à la gorge à force de tousser dans la nuit. Il jouait, jouait…

Ce soir là, quant il ouvrit la boite de son violon, il constata qu’une corde avait cassé. Il la retira et, sur trois cordes, il joua, joua, et oublia d’arrêter la moto.

Texte inspiré par Urbain Trinqual, Saugues (43)

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Un Commentaire

  1. Qu’elles sont vilaines ces filles ! Avait elle un mari ?

    Ah !, quand maman était en maison de retraite, on ne voyait que « les filles » pour s’occuper de leurs vieux parents …
    Je dis ça, je dis rien …

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