La Vouivre (1/6)

Lorsque Clodomir Brun me raconta cette histoire, je venais juste de mettre mon pied droit dans ce qui allait être ma huitième année et je me demande quelle est la force qui m’a alors permis de grandir et d’arriver jusqu’à aujourd’hui pour vous raconter cette histoire.

Clodomir vivait chez mes parents qui l’avaient recueilli vers la fin de sa vie. Quant à nous, nous avions en fermage la propriété des Apcher de la Barge. Depuis que Clodomir était chez nous, il me racontait souvent des histoires, surtout le temps de l’hiver où les soirées étaient longues. Au début, je le trouvais tellement vieux qu’il me faisait peur. J’imaginais qu’il allait tomber en poussière tellement il semblait ne rien y avoir sous sa peau. Son corps me faisait penser à une immense toile d’araignée tendue sur des piquets branlants. Mais rien ne s’est jamais effondré et petit à petit, j’ai réussi à l’accepter tel qu’il était : vieux, très très vieux.

Depuis un an mes parents m’avaient sorti de l’enfance où je pouvais jouer un peu, pour me montrer ce qu’allait être ma vie : le travail. J’avais donc moins de temps à passer avec Clodomir et c’est un jour de juillet, alors que je gardais les moutons dans les pentes qui dominent la Truyère face au château d’Alleuze qu’il m’a rejoint, prétextant l’orage pour m’amener un vaste parapluie de berger dont j’avais appris à me passer en tressant quelques branches.

Ce jour-là, il resta toute l’après-midi avec moi et assis tout près pour s’abriter de l’averse.

– Écoute bien, petit. Écoute bien. Ce que je vais te raconter, personne ne l’a jamais entendu, car ce n’est pas utile que qui que ce soit l’entende. Par contre, il faut toujours qu’il y ait une personne qui la sache et qui devra à son tour la transmettre avant de mourir. Aujourd’hui, sentant ma fin proche, c’est à toi que je vais la raconter. Écoute bien, petit. Écoute bien car dans ma mémoire il ne restera rien.

Il me regarda longuement. Je lui fis un signe comme un accord de principe. J’avais le temps et j’avais soudain la sensation que quelque chose d’important allait se passer. Il me regarda encore longuement.

Écoute bien, petit. Écoute bien.

Il y a de cela un temps tellement éloigné de nous que même en faisant des efforts, on n’arriverait pas à l’imaginer. C’est comme l’argent ; on arrive à compter quelques sous, les sommes dont on a besoin pour vivre, le prix d’une vache, d’une terre, de la farine et du pain ; mais des millions et davantage on ne peut même pas l’imaginer. Eh bien ce temps-là, c’est la même chose. Trop profond, un puits sans fond, un gouffre.

On a tellement marché sur cette terre que nous avons brouillé toutes les pistes et ce dont je vais te parler se passe plus près du début que de la fin.

 

Il s’arrêta et me regarda à nouveau. J’acquiesçai pour entendre la suite. A cet instant, il devait douter du choix qu’il venait de faire : me raconter cette histoire. Il est vrai qu’il ne devait pas se tromper. Se souvenant sûrement de l’excellence de ma mémoire, il continua.

A cette époque, tout le village était en bas, autour de l’église et du château. C’était la seule solution pour se protéger des pillards, des guerres et de toutes les autres difficultés qui ne manquaient jamais de s’accumuler pour rendre la vie impossible. Seule l’entraide permettait à nos anciens de survivre.

Dans ce village, il y avait comme tu le fais aujourd’hui et comme je l’ai fait toute ma vie un berger qui s’occupait de tous les moutons et qui passait ses journées dans les pentes pour leur faire manger le peu d’herbe qu’il y a sous les bois, perdue au pied des arbres. Les autres travaillaient les terres qui longeaient la rivière, cette Truyère au mauvais caractère qui sortait souvent de son lit pour ravager tout ou partie des cultures, mais là n’est pas l’histoire que je veux te raconter.

Ce berger s’appelait Heval Arfeuille, dit La Vouivre. Personne n’avait pu lui donner un âge. D’ailleurs il semblait ne pas en avoir. Depuis toujours il faisait le berger et ceux d’Alleuze n’avaient connu que lui. Réglé comme une horloge, il partait à la pointe du jour avec son bâton, son chien et son balluchon, passait entre les maisons, le long des étables et sans s’arrêter, sans dire un mot, partait dans les travers où le suivaient toutes les bêtes. Au bout de quelques minutes, les sonnailles diminuaient puis disparaissaient dans la profondeur des bois : il était parti.

Le soir, lorsque le soleil allait tomber d’un coup au fond des gorges de la Truyère, on l’entendait arriver. Il repassait sans un mot et sans s’arrêter devant les mêmes portes d’étable et chacun, sans qu’il ne se soit jamais retourné, récupérait ses bêtes. Lui, il rentrait dans sa masure où ceux qui avaient des troupeaux lui avaient déposé à manger. Et les journées recommençaient à l’identique. Tu remarques qu’aujourd’hui encore, un berger de village est payé quasiment de la même manière. Les habitudes bonnes ou mauvaises ont la dent dure. C’est pour ça que de temps en temps, il faut remettre le conteur à zéro ou réfléchir à nouveau à ce qui serait le mieux pour tous.

Tout se passait bien, du moins dans les apparences, lorsqu’un soir on entendit crier dans la maison du berger. Ceux qui osèrent sortir pour voir ce qui se passait virent de grands gestes accompagner une discussion qu’il semblait adresser aux ombres qu’il faisait sur le mur d’en face, là où sa bougie projetait des images déformées qui effrayèrent les curieux. Toute la nuit, les bruits ne cessèrent, pour au matin voir notre berger sortir comme à l’accoutumée en faisant les mêmes gestes. Mais lorsqu’il passa devant la mère Boucharin, qui comme tous ceux du village le regardait avancer en silence, en attente d’explications qui de toute évidence ne viendraient pas, il tourna la tête vers elle, la fixa et lui dit : « La Vouivre a repris sa place et que ce soit Dieu ou le Diable, aucun des deux ne pourra la faire sortir de sa cage ».

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