‘Magine

« – ‘magine, un mètre de neige dons la journée. Il y a longtemps qu’on n’a pas vu pareille descente d’édredon.

– Pour monter veiller chez Mimi ce soir, faudra prendre la perceuse!

– Oui, avec Léon, on n’aura pas de problème, il passera devant et on n’aura qu’à suivre en file indienne pour ne pas se mouiller.

– Bon, je file avant de devenir glaçon … À ce soir. »

La neige continuait de plumer ses oies et tout se préparait à la nuit, une nuit sans fin sous cette épaisseur de plume où la terre relâchait ses formes pour disparaître dons la dolence, la mise à plat de ses épaulements, de ses plis et de la voluptueuse douceur de ses moutonnements. Tout avait disparu, jusqu’ou chemin, rendant la présence de Léon indispensable pour rejoindre le haut du village, car ce soir, on allait chez Mimi.

Lorsque le jour rongea les rayons de sa roue, la terre continuait d’éclairer, puisant dons le bleu de la neige la lumière qui s’y était accumulée.

La lune semblait être tombée sur le sol, répandant son lait sur tout ce côté de la vallée.

Sortant des maisons, comme attiré par un appel indicible, chacun rejoignit ce qu’il restait de la

place, uniquement repérable par le monument aux morts qui continuait de dresser sa masse basaltique, ou milieu de cette immense caillade ‘.

Comme convenu, Léon passa devant et fit la trace dans laquelle chacun lui emboîta le pas, le posant précisément à la suite du premier et donnant ainsi l’impression qu’une seule personne partait dons la neige. De la poudreuse jusqu’ou ventre, il avançait en étrave dons son souffle, silencieux. La troupe des veilleurs suivait, mutique, baignant dans cette clarté de lune répandue, que le froid avait figée dans sa beauté, pour la circonstance. Arrivé, il frappa à la porte. Du fond du cantou, on invita les visiteurs à entrer. Les pieds tapant contre la dernière marche à tour de rôle, tous passèrent le seuil pour se placer en demi-cercle autour du feu. Les différentes couches qui recouvraient les corps étant secouées, la chaleur des lieux circula ainsi jusqu’à la sensation du réchauffement de surface. Un verre de café fit le lien avec les intérieurs: le circuit était bouclé, la chaleur retrouvée.

Désormais, tout pouvait commencer. Par groupes et affinités, les places et les espaces se créaient. Les femmes près du feu, les hommes autour de la table et les enfants dans les passages, les vides et les courants d’air.

Chacun trouva ainsi son équilibre avec le froid et le chaud suivant qu’il était plus ou moins loin des flammes. Chacun trouva son équilibre avec la pièce en se persuadant qu’il était bien. Les discussions s’animèrent, développant plusieurs timbres et plusieurs hauteurs qui formaient une polyphonie permettant au plus curieux de tout entendre si la partition était respectée. Dans l’inattendu de cette écriture d’habitude, des commentaires en contre-point arrivaient des

basses ou des sopranos, venant sonner comme des coups de cymbale. Des silences se formaient alors, où l’orchestre s’étonnait de l’improvisation et repartait en fugue sur d’autres variations qui se seraient développées à l’infini, si le temps, toujours maître de sa baguette, n’avait mis un terme à cette humble version de symphonie pastorale.

Lorsque les gazettes avaient tourné leurs moulins dérisoires, le moment était venu de s’engager dans des jeux qui avaient poussé les uns et les autres à réaliser cette petite transhumance nocturne.

La grand-mère Justine, aux allures de luciole, était alors invitée à chanter quelques bourrées, en s’accompagnant d’une bouteille vide dans le goulot de laquelle deux cuillères étaient enfilées pour produire un bruit de grelot, à chaque

secousse qu’elle lui infligeait. Elle rythmait ainsi la danse que les enfants et les fous de légèreté ne cessaient de poursuivre sur la surface libérée du parquet. La table avait été poussée près de l’escalier, seulement éclairée par une lampe Pigeon posée au-dessus d’un kilo de sucre. Elle dessinait un cercle jaunâtre, où la belote allait se déployer. À l’autre bout de la pièce autour du feu, les plus sages, les plus frileux et les plus aventureux, pour ne pas dire les plus jeunes, dans la demi clarté et la demi obscurité, étaient assis les uns contre les autres, offrant à leurs corps le plaisir de goûter les sensations d’une présence qui, pour prolonger cette curiosité naissante, pousserait leurs mains à l’exploration de terres inconnues. Ils visitaient ainsi l’alphabet des différences, les paysages de leurs rêves et de leurs fantasmes, pour nourrir de longues journées d’attente, où de nouvelles veillées les mèneraient peut-être plus près des sources inaccessibles, qui devaient les faire basculer dans un monde où l’enfance se noierait, dans l’accomplissement de ces gestes dérobés. Les hommes mûrs jouaient aux cartes dans un

espace où l’ombre était mesurée. Les places étaient précises et les rôles distribués. Le maître

de maison, quant à lui, était occupé à l’autre bout de la pièce par des discussions qui le mettaient en surchauffe. Il était atteint d’une monomanie qui le rendait aveugle et dans laquelle il s’engageait comme sur un champ de foire, voulant gagner à tout prix le franc symbolique d’une victoire déjà acquise. La politique le passionnait au-delà du raisonnable, et il devenait l’objet de dérision et de moquerie que certains avaient pour fonction

de mettre en oeuvre, pour créer une diversion rituelle et un spectacle inutile. Lorsque tout était lancé comme un moteur qui ronronne en montant au village, Mimi, la maîtresse des lieux, saisissait verres et bouteille et s’approchait de la table des joueurs de belote.

Après avoir servi les deux équipes, elle s’asseyait sur les genoux de celui qui occupait la place la plus inaccessible et la moins visible sous la montée de l’escalier, et là, dans des mouvements pour le moins troublants, elle commentait par des gestes réguliers ce qui se passait dans le croisement des cartes sur le tapis. Faisant écran à cette impudeur irrespectueuse de tous sentiments, le duo laissait échapper d’imperceptibles sons de souris, fruits de l’abandon de toute dignité et de toute retenue. À chaque bout de la pièce, le couple tenait son rôle préféré, dont les spectateurs avertis connaissaient le sens de chaque tirade et profitaient sans vergogne du texte sur lequel la nuit fermait les yeux.

La salle ayant atteint le débordement de la veillée, c’est lorsqu’il ne resta qu’écume au coin des lèvres de la chanteuse que le temps fut venu de rejoindre les lits abandonnés où les chats n’avaient rien fait pour ranimer les feux de l’attente.

La neige avait les bras croisés de celle qui s’impatiente et sans la moindre pitié, elle profita de leur sortie soudaine pour soulever son duvet glacé contre les visages tuméfiés. Les oreilles, les joues et le nez en crête de gallinacé, en turgescences incandescentes, ils circulaient à pas lents sur l’excès de neige.

répandue, que le froid avait figée dans sa beauté, pour la circonstance.

Arrivée sous le doigt figé de la place, la troupe se dispersa. Des portes s’ouvrirent et se refermèrent derrière quelques aboiements de surprise et dans l’épaisseur des couvertures piquées et la profondeur des matelas de laine, la soirée s’effaça pour laisser au sommeil le soin de tout oublier, en attendant la prochaine veillée.

« – ‘magine, demain il faut remettre ça, avec cette neige qui n’en finit pas.

– Si ça continue, la terre finira par être ronde, le jour se confondra à la nuit et adieu les montées chez Mimi.

– Mon pauvre Léon, je crois bien que la bêtise a trouvé un nom. »

Texte d’André Ricros.

 

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