3 – Les Passeurs – Le Bal

La 4 CV de Marcel Peyrat s’arrêta sur le terre plein qui faisait office de place ou de parking. Dès qu’il « coupa » le moteur sans avoir oublié de donner un grand coup d’accélérateur, inutile mais systématique, il perçut l’élan de l’accordéon du père Bioulac passer sous le jour de la porte.

Malgré l’excitation et l’envie pressante de rejoindre le groupe qu’il imaginait, il fit deux pas en direction de la haie et du tas de bois qui servait à alimenter la cheminée. La température déclinait et l’hiver gagnait. Près du billot, il se passa l’envie qui lui montait à la gorge depuis dix kilomètres. Laissant au sol un faible voile de fumée, il enjamba les marches du perron et se fixa dans le cadre lumineux de la porte grande ouverte.

– Dépêche-toi de rentrer si tu veux pas payer la tournée à tout le monde !

– Hé là, doucement !

– Pousse la porte, abruti !

La voix venait du côté gauche, là où le gros de la troupe était resserré près de la flamme de la serveuse. Sa colère monta et redescendit faute de repérer celui qui l’avait provoquée.

Justin Bioulac avait sa « machine à écrire » attachée comme une camisole de force et, transpirant, en chemise, il répétait tous ses alphabets. A l’image d’un homme de cire uniquement trahi par la goutte de sueur qui, du tremplin de son nez, venait s’écraser sur le soufflet de son instrument, rien ne paraissait lisible sur l’écran de son visage. Seules venaient rompre la concordance de sa musique avec le mouvement de quelques couples de danseurs, des phrases qu’il jetait en pâture à son public – qui semblait n’en avoir rien à faire. Ces phrases produites machinalement participaient à l’ambiance du bal.

– Roulez, roulez…Que ceux qui n’ont pas de têtes portent des chapeaux…Allez, allez, embrasse la et si elle ne veut pas, embrasse la quand même…En place pour la valse…

En boucle sur un disque rayé, ces appels, à l’égal de ceux que l’on adresse aux animaux, traversaient le parquet et rebondissaient parfois sur un retour de salle.

– Fais péter, Justin…Envoie la….La moitié…Retourne-y… La pareille, la même…Moins longue…Tu vas nous crever…lo Poton… (le baiser)

Le « champ de foire » s’organisait et se désorganisait par cycles entrecoupés de parties de surf sur des vagues de rouge qui n’en finissaient pas de glisser dans les gorges relâchées, sur les moustaches découpées et les chemises qui se tachaient. Le bal était bondé, la salle désormais pleine à craquer. On pouvait compter jusqu’à trente-cinq personnes dont au moins dix femmes, ce qui constituait, ce soir-là un record.

La fumée s’épaississait, on laissait tomber le feu pour ne pas se liquéfier et Justin tira comme un mulet sur son “diato”. Plus il jouait fort, plus la discussion se gonflait dans un cercle infernal qui l’entraînait aux limites de la non sonorisation d’un orchestre constitué par un seul clavier mélodique, deux basses rythmico-harmoniques et des grelots mis en cadence par son pied gauche. La table sur laquelle était posé le musicien servait de caisse de résonance. Quant au froid qui se glissait dans le pli de la fenêtre placée derrière lui, il venait figer la chaleur qui ruisselait dans le dos de l’artiste.

Alors que le parquet atteignait sa phase de surchauffe et que tout le monde ressentait le plaisir de la maturité vinicole :

– Arrêtez… Arrêtez…

– Poussez-vous… Allez, allez…

– Justin, arrête-toi… Ho ! Justin !

Le timbre et la force de cette voix auraient fait péter le pare-brise de la 4 CV. Justin devait avoir l’habitude car il s’arrêta uniquement après avoir heurté le platane de ses gestes placés sous son nez. Son air libérait sans mot dire : Qu’est ce qu’elle va nous faire aujourd’hui ?..

Louise Reichert, dite la Caçaïre (La Chasseresse), qui avait passé la soirée à boire en silence, renvoyant son mari vers sa chaise à chaque fois qu’il voulait la faire danser, venait d’occuper la scène manu militari.

– Ecoutez…Je vais danser la valse avec Mouminou. Je vous parie le coup…Le premier qui lève l’autre en dansant, il arrose tout le monde !

Mouminou, posé sur ses godillots ferrés, était tranquille comme Baptiste dont il portait d’ailleurs le prénom.

-Aucune chance (pensait-il) que je perde, ch’sais pas si tu vois : un mètre quatre-vingt sur cent vingt kilos.

Il n’eut pas le temps d’imaginer son plaisir qu’il fut violemment empoigné et embarqué dans une valse qui durerait ce qu’elle durerait. Tous les regards étaient tendus vers les pieds des danseurs. L’accordéon débaroulait sur trois temps à grands coups de souliers. Un calme relatif, que Louise vint briser en disant :

– Justin, change d’air, tu m’endors.

Un rire tourna dans la seule pièce du bistrot entraînant un relâchement de toutes les attentions et de toutes les vigilances alors qu’un des danseurs, depuis quelques pas, décollait par bonds réguliers et successifs sur la musique qui s’arrêta. La Caçaïre victorieuse, fit un tour lent sur elle-même en se tenant les seins et Mouminou ne se trouva pas à la bonne taille pour disparaître dans un des trous du plancher. Assailli par les verres tendus, il paya sa tournée. Quant à notre valseuse, elle s’assit pour être sûre de pouvoir tout boire et davantage.

Semblant surgir après une bagarre pour frapper les blessés, son mari, que tout le monde avait oublié, sortit d’un geste de voleur un harmonica de sa poche afin de combler le vide laissé par l’arrêt de l’accordéon. Avant même que cet outil lui touche les lèvres, coupé dans sa prise d’air qui faillit l’étouffer, on entendit venant du fond de son tambour de poitrine, Louise lui crier en roulant les r :

– Henri, arrête tes conneries !

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