Nous

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Je suis le frère de ma sœur

et moi, la sœur de mon frère

– Je suis le plus jeune des deux. Durant toute mon existence, je n’ai cessé d’admirer ma sœur. Elle était magnifique et l’attention qu’elle me portait me comblait. Nous avions des conversations sans fin sur tous les sujets et son point de vue éclairait mes interrogations, donnait du sens à mes doutes et créait une confiance face à laquelle j’étais sans nul doute démuni. Elle avait cette force tranquille que certaines femmes ont par nature, une assurance et une détermination sans limite qui en faisait une reine à mes yeux.

– Je suis la plus âgée des deux. D’avoir ce jeune frère à mes côtés me contraignant à partager l’amour de mes parents, ne fut pas tâche facile. J’ai dû fournir de nombreux efforts pour accepter cette intrusion alors que je m’étais persuadée d’être une fille unique. D’ailleurs, pourquoi mes parents avaient imaginé troubler cet équilibre parfait où j’étais une reine à leurs yeux ?

– Enfant, je la suivais comme son ombre et bien qu’elle fut tout d’abord agacée par cette présence permanente à ses côtés, elle fit de mon besoin de fusion une complicité unique qu’aucun couple ordinaire ne pourra jamais atteindre. Elle finit par chercher ma présence lorsque, pour vérifier son amour pour moi, je me cachais dans la maison ou le parc. Je l’entendais m’appeler et lorsque ses appels se troublaient, qu’elle était aux limites du désespoir et des larmes, je bondissais dans ses bras, l’embrassant comme un fou, ne la lâchant plus tellement j’avais été ému par la peine que je m’apprêtais à lui faire subir.

– De posséder un petit animal de compagnie n’était en rien dans mes désirs même les plus enfouis de ma personnalité. Je ne désirais que la solitude, celle de l’enfant unique, aimé de ses parents, n’ayant rien à partager et persuadée qu’aucune concurrence ne pouvait venir troubler ce besoin absolu, insondable et impartageable. D’accepter mon frère me permettait de tout contrôler et de glaner en plus de leur affection la reconnaissance de bien m’en occuper. Ainsi, la concurrence déloyale qu’il pouvait représenter était neutralisée, réduite à néant et mon frère devenait ainsi que l’ombre de moi-même. La transparence de cet être parasite, de cette sangsue d’amour potentiel se dissolvait derrière mes pas qui l’absorbaient jusqu’à le faire disparaître.
Les seuls moments où mon inquiétude croissait c’était lorsqu’il s’enfuyait de mon environnement proche en jouant à se cacher dans le domaine. Je l’aurais réduit en poussière, je l’aurais volontiers renvoyé à l’avant de sa conception s’il ne me témoignait, toujours à ma grande surprise, son attachement en me sautant au cou et en me léchouillant comme l’aurait fait un jeune chien, ce qu’il était pour moi.

– Grandir fut une difficulté que je ne sus ralentir car j’aurais voulu rester cet enfant accroché aux robes de ma sœur.
Adolescent, elle fut ma confidente, mon exutoire. Sans elle, je ne sais pas ce que j’aurais fait de ma vie et de penser devoir la quitter m’était insupportable. J’aurais sans la moindre hésitation préféré me supprimer que d’imaginer vivre sans elle. J’ai grandi dans son univers et ne me suis intéressé qu’à ses passions. J’ai lu ses livres, j’ai appris les techniques de croché, de couture et tous autres loisirs qui l’occupaient tout au long de ces journées, à la maison. Plus grand, j’ai revêtu ses habits et ne voulais ressembler qu’à elle, être elle avec ses gestes, sa voix, son parfum, ses goûts, ses manières. Je n’ai cessé de vouloir lui ressembler, d’être son double. Je m’habillais au plus près de ce que je ressentais de sa tenue. Pour elle, je portais l’habit haut et serré avec élégance et fermeté tout en montrant une forme dégagée et ouverte qui ne voulait être qu’une dignité délicate et féminine.

– Mon objectif était quasiment atteint, ce frère de trop, cet obstacle entre mes parents et mon besoin de les avoir exclusivement pour moi se réalisait car il était comme une image de moi-même renvoyée dans un immense miroir qui m’accompagnait partout où je me trouvais.
Je le soupçonnais de fouiller dans mes affaires, d’emprunter robe, parfum et de se confondre à mon être, de s’y perdre. Encore un peu et il serait définitivement exclu de lui-même, irrécupérable pour disparaître de ma vie pour toujours.

– J’étais dans l’admiration de cette femme, moi qui étais malgré tout devenu un homme. Je pensais à sa bouche, aux dessins de ses lèvres, aux formes de son visage parfait avec ce cou, le plus souvent recouvert de dentelles qui lui donnaient encore plus de mystère et déployaient chez moi l’envie de le parcourir, de le caresser, de l’embrasser. Ma sœur avait des cheveux magnifiques qui ondulaient et sa coiffure n’était que complexité d’assemblage de sa longue toison brune et brillante. Lorsqu’ils étaient défaits ils descendaient jusqu’à sa taille et soudainement sa beauté était sans pareil avec cette sensation de voir la femme telle qu’elle était apparue aux yeux du monde lorsqu’elle fut créée par les fantasmes de l’église. Elle était plus que Diane au bain, plus que les femmes peintes par les artistes Italiens de la Renaissance, cette beauté détachée de tout et qui devient pour toujours universelle et renversante. Une beauté qui tue celui qui la regarde, celui qui a le malheur de la voir. Sa coiffure était compliquée,  j’eus un mal fou à reproduire pour moi-même une équivalence. Pour cela je dus m’affubler d’un béret et le placer de telle sorte qu’il donne à voir une proche équivalence. Je voulais être semblable à cette perfection mais ma moustache poussant, je fus dans l’obligation d’admettre avec douleur une différence quasi tragique tellement je fus dans les larmes et le désespoir de ne jamais être elle. Je la vois encore et ne vois que ce bateau se détachant du port pour disparaître à l’horizon. Nos vies se déchirèrent et je ne pus rien faire pour absorber la mer, je fus impuissant et pour continuer à vivre, je dus faire ce deuil horrible, voire impossible qui consistait à me séparer de mon amour, de ma seule attirance et de ma folie.

– Mais lorsque mon frère partit pour construire sa vie d’homme, je fus désemparée et bien plus perdue lorsque mes parents dans un mouvement tellement coordonnés disparurent à très peu d’intervalles l’un de l’autre. Je fus seule, délaissée et ne pensais qu’à lui, à lui seul avec cette incapacité de construire une vie pour moi-même. La solitude était infernale mais aucun des hommes désireux de me séduire ne parvenait à éveiller le plus petit désir, la plus discrète des envies. J’étais perdue et lui, ailleurs, devait rire et vivre sans moi, qui avais tout fait pour le réduire à néant.
En fait, c’était moi qui disparaissais, qui me racornissais dans ma dignité et dans cette beauté qui fut la mienne. Lorsque nous nous retrouvions, j’étais folle de joie et prête à tout pour qu’il reste auprès de moi. Je le trouvais magnifique, d’une beauté surprenante. La régularité de son visage me troublait et un soir que nous étions tous les deux dans cette pénombre d’avant la nuit où les flammes du feu de cheminée créaient des ombres sans fin sur nos présences, je lui demandais de rester vivre avec moi.

– Nous serions heureux tous les deux, seuls. Je t’aimerais à ta guise pour toujours car j’ai besoin de toi et de ta présence.

– Il refusa me disant qu’il n’aimait que les hommes.

– Jamais Guéret ne fut plus triste et j’en mourus.

 

André Ricros

 

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