La caille et la délaissée

Ces deux chansons sont interprétées par Eugénie Delterme , enregistrée à Polminhac dans le cantal à la fin des années 1970 par André Ricros et Eric Montbel, lors d’une enquête concernant Antoine Bouscatel, le cabrettaire.Eugénie Delterme (coll A-Ricros) détail b

Cette chanteuse est en effet sa nièce et en semble très fière ! Elle affirme que Bouscatel lui-même jouait à la cabrette ces chansons, car elle les tenait de sa grande tante (la mère de Bouscatel) avec qui elle a vécu et qui chantait tout le temps. Elle disait : « ieu cantarai jusca que ieu crevarai » (je chanterai jusqu’à ce que je meure). Ecoutons « la délaissée » :

Cette chanson plutôt triste donne l’impression d’être libre du point de vue de la mesure, comme la plupart des chansons que chante notre Eugénie, mais il n’en est rien.

délaissée

En fait, la cadence est assez élevée (près de 140 à la noire), avec suffisamment de souplesse pour ne pas faire entendre la battue, alors que les valeurs des notes sont assez régulières. Les point d’orgues indiquent les notes tenues qui sont fortement vibrées et appuyées, et introduisent comme de l’espace dans le rythme général. Au final, on a plutôt l’impression d’une mélodie lente, mais interprétée avec vigueur.

Cette façon de chanter nous semble assez typique de ce que l’on nomme le « chant libre » ou « non mesuré », c’est-à-dire une mélodie chantée ne s’inscrivant pas dans une mesure et une définie, parsemée de notes tenues et qui semble échapper à toute notation musicale académique. Le « chant libre » est un des styles les plus marquants de la musique du Massif central. Mais contrairement à ce qu’on peut croire il n’est jamais vraiment libre et les mélodies, même très souples, s’inscrivent souvent dans une cadence ponctuées d’appuis plus ou moins réguliers, mais récurrents.

Le débit des mots semble suivre celui de la parole, et la phrase musicale se termine toujours par une note tenue, soutenue et vibrée, comme si le son  prenait de plus en plus d’espace tout au long de la note.

Non, ce n’est pas un hasard, mais un véritable savoir-faire, que la chanteuse développe dans toutes les chansons qu’elle connaît : en voici une autre, « La caille ».

On y entend plus facilement la cadence, même si le traitement rythmique présente la même souplesse que la chanson précédente.

holl

La deuxième partie présente une découpe du temps digne du chant à danser (voir les croches pointées-doubles croches). On oscille sans arrêt entre une découpe binaire (en deux éléments égaux) et une découpe ternaire (en trois éléments égaux) du temps (ici une noire). tout se passe comme si on avait en fait une découpe du temps en deux éléments inégaux (une croche longue et une croche courte!), de quoi faire faire quelques soucis aux chevronnés de la notation classique! Pourtant, à l’écoute, tout paraît si simple et si évident!

Si l’on regarde du côté des notes, les choses, pour ainsi dire, empirent : on n’est ni en mineur ni en majeur, quelques notes semblent tendre vers un mode défini, mais jamais vraiment. Au “non mesuré” correspond le “non tempéré”. Malgré tout, ce non-tempérament est loin d’être anarchique : dans “la caille”, le mi commence et finit bémol. Entre le début et la fin, il a tendance à monter puis à redescendre, comme s’il suivait le mouvement mélodique à la façon d’une vague. Dans” la délaissée”, c’est pareil, le si suit le mouvement mélodique, tout en montant progressivement. Les notes mobiles (qui ont une hauteur indéfinie) ont en fait une hauteur qui varie en fonction de l’environnement mélodique. Cela semble se passer très naturellement, et il faut plusieurs écoutes pour y voir (entendre) clair!

La complexité se cache souvent sous des apparences simples, la beauté sous l’évidence. La chanson traditionnelle a de beaux jours devant elle, tant qu’elle ne tombe pas dans le puits serré de l’égalisation au millimètre des choses, tant qu’elle foisonne avec autant de liberté et d’inventivité quel qu’en soit le cadre, tant que des personnes aussi passionnées qu’Eugénie Delterme meurent d’envie de chanter tout cela!

Eric Desgrugillers

notation des partitions par Mira Cassan

Pour aller plus loin, vous pouvez écouter Eugénie Delterme en cliquant ici, ou encore

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2 Commentaires

  1. Pourquoi des bémols sur le Mi ?

    • Bonjour,
      votre question est loin d’être anodine et en soulève des tas d’autres!
      Par définition, une même note non-tempérée n’a pas toujours exactement la même hauteur, d’où la proposition de notation avec des bémols entre parenthèses. Cependant, lorsque la note est réellement basse, et que cela se reproduit régulièrement, nous tranchons en proposant une notation claire (Eugénie Delterme chante “la caille” dans d’autres enquêtes, et les deux mi notés bémol sont plus stables que les autres dans tous les extraits). Il est vrai que cela reste une interprétation de notre part! Pourtant, ce phénomène de notes basses est tellement répandu dans nos musiques du massif central (à la voix, au violon, à la cabrette, etc…) que ce choix s’impose de lui-même!
      La musique modale a parfois la particularité de mettre à mal la logique du système tonal!

      Petit “truc et astuce” : si vous n’entendez toujours pas le bémol sur ces mi, chantez en même temps que l’extrait sonore, et ralentissez! Le résultat est parfois surprenant!

      bonne ré-écoute!

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