9 – Les Passeurs – La neige

Sur le tapis parcouru par toutes les vaches du vallon de Chambourguet, sur ces variations de verts que l’eau aménage à son gré, sur tout ce travail de fenaison qui met à plat ces folles herbes grasses et denses de la montagne, la neige arriva dans le train noir des nuages qui obscurcissaient l’horizon et que le vent s’apprêtait à déposer au-dessus de nos têtes, comme pour nous ensevelir vivants et garder le pays tout entier noyé de blanc.

L’arrivée des nuages fût interminable, bloquée par des masses d’air que comprimait la montagne. Soudain, ils bondirent par-dessus les courbes somptueuses, éteintes en plein jour par ce voile sombre qui absorba le soleil, alors que le vent s’échappait ventre à terre devant ces nouveaux occupants, ces vainqueurs massifs. Toutes les souplesses de la nature ployèrent jusqu’aux limites de la rupture. Seuls les toits parvinrent à conserver toutes leurs écailles.

Quant aux arbres, ils perdirent leur dernière parure et se retrouvèrent nus, ne sachant plus où poser leurs mains pour préserver un reste de dignité végétale.

L’hiver fut là d’un coup.

Le vent parti, il ne resta sur le sol que le vide de l’air, le trou suspendu du silence et une impression de chaleur nouvelle montant des herbes telle une respiration. Avant même que nous ayons eu le temps de nous allonger par terre afin d’emporter un dernier souvenir de la douceur des pâturages, les flocons étaient déjà dans l’air en nuée d’insectes transparents et vibrants dans une lumière rase.

Ces premiers flocons passés, les vannes du ciel s’ouvrirent.

Les vaches s’étaient tournées, plaçant leurs têtes à l’abri du vent. Ces grosses girouettes étaient immobiles dans cette apparence de nuit.

Personne ne bougea, ni les Hommes, ni les bêtes, acceptant la sentence sans rien dire, sans rien faire, vaincus. La neige avait envahi les âmes du pays et des gens, et c’est dans cette dernière qu’il fallait réapprendre à vivre, à penser et réapparaître. Hommes et femmes passèrent la journée à la regarder tomber, sans bouger, en oubliant tout : un jour entier sans mesurer la couche qui s’amoncelait. Un jour figé devant les vitres embuées par leur respiration dans des attitudes somnolentes.

La neige tombait par charretées éparpillées, sans bruit si ce n’est celui régulier d’un insecte sur la toile cirée. Le feu des cheminées était juste maintenu. Sur ces poignées de braise, l’eau chantonnait toujours la même ballade que personne n’écoutait.

Durant la nuit qui suivit cette éternité, chacun fut réveillé par un calme nouveau. La neige avait du refermer ses sacs.

Tous restèrent sans bouger dans leurs lits, sans mot dire, seulement à écouter. Le toit craquait légèrement sous le poids, comme pour s’adapter à la charge et retrouver une respiration avant qu’il ne s’écroule.

Les bêtes avaient également senti cette différence où la vie semble se raccrocher à ses liens. Les chiens avaient jappé pour vérifier leurs voix. Le poulailler avait vibré au rythme d’une courte jacasserie et les vaches, barques abandonnées dans le pré, avaient rejoint la barrière qui mène à l’étable.

Comme si rien ne s’était passé, hommes et femmes reprirent leurs traces avec la neige comme compagne.

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