28 – Les Passeurs – Une main pour l’écrire

La truite m’échappa après s’être décrochée de la mouche qui l’avait leurrée. Elle put ainsi rejoindre son univers aquatique et continuer de battre la rivière.
A deux cent kilomètres plus au Sud, Marie-Jeanne Besseyrot, alors âgée de quatre vingt douze ans, s’apprêtait à écouter le disque que je lui avais consacré. Fabienne, sa petite fille, l’avait installée devant un lecteur de CD acquis pour la circonstance.

Tout au long de l’enregistrement, Marie-Jeanne le commenta et chanta sur sa voix.
– La dernière chanson était plus longue que ça. Je n’ai chanté que deux couplets de ce Noël mais il y a une suite… Comment fait-elle déjà ?
Soutenue dans son effort de mémoire par sa petite-fille Marie-Jeanne chercha. Derrières elles, inévitable et régulière, l’horloge n’avait aucune pitié. Le repas finit la veillée prolongea le même duo et la même envie. Fabienne l’encourageait et sa grand-mère cherchait.
Fouillant les recoins de sa mémoire, Marie-Jeanne plongeait en elle. Elle croisait des fragments de sa vie avant de disparaître vers d’autres méandres où, sans lumière, il eut été hasardeux de s’aventurer.
Face à sa fille et à sa mère, Jean n’osait à peine s’adresser à sa femme de peur de rompre leurs efforts.
Lorsque vint le moment de se coucher, la suite du Noël n’avait toujours pas pointé le moindre mot, la moindre image à laquelle s’accrocher pour tirer un couplet de ce marécage du temps.
Etendu sur le dos, les yeux fixés au plafond sans en apercevoir la moindre surface, Jean ne parvenait pas à se séparer du début de la chanson. C’est ainsi qu’il rentra à petits pas dans une suite qu’il tissait devant lui. Lorsque quatre heures agitèrent le carillon de la salle à manger, il se leva persuadé d’avoir l’histoire dans son entier.
Assis dans la pièce principale, il écrivit ses trois couplets sur un bout de journal.
Au petit déjeuner, il tendit le papier à sa mère.
Informé par Fabienne, je fis le voyage jusqu’à la ferme de Laborie des Puech, pour partager avec eux cet événement. Interrogeant Marie-Jeanne sur la manière dont elle avait réussi à reconstituer la suite de ce Noël, elle me dit que ce n’était pas elle mais son fils qui l’avait retrouvée.
En rentrant des champs, Jean me dit qu’il n’y était pour rien.
– Voyez-vous, je me passionne pour la nature et pour elle seule, à tel point qu’il m’arrive d’avoir la sensation de penser comme un arbre. Quant à la chanson, c’est simple, ma mère et ma fille ont tellement cherché durant cette soirée que c’est tombé sur moi. C’est leur envie qui a fait que je me suis trouvé là, un bras pour écrire la suite de cette chanson qui était dictée par eux. Comme vous le voyez, je n’y suis pour rien.

Quelques jours plus tard marchant dans la Sioule avec de l’eau jusqu’à la taille, je suivais la trace laissée par ma mouche dans un air où la lumière semblait palpable.
La soie scintillait projetant un sedje en poil de chevreuil à près de dix mètres en amont. Immergé dans ces gestes où d’habitude je perds la notion du temps, je me mis à penser à cette chanson qui naquit par amour une nuit où deux femmes surent l’appeler et trouver la main pour l’écrire alors qu’elle naviguait perdue au fond d’une mémoire qui peut-être n’avait jamais posséder la suite de cette histoire.

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