42- Les Passeurs – Bel Air

– Maria… Joseph est rentré ?
– Je ne l’ai pas vu de trois jours… T’es passé à la scierie des fois qu’il s’y serait arrêté avant de poser sa cabrette à la maison ? – Oui, c’était sur ma route…Je ne l’ai pas vu…Il ne t’a rien dit lorsqu’il est parti jouer cette noce ?
– Il y a longtemps qu’il ne me dit plus rien, et il y a longtemps que je ne lui pose plus de questions… Qu’est ce qu’il te fallait ?
– Je voulais qu’il me coupe le tilleul de la cour… Un de ces jours je le trouverai dans la cuisine.
– Je te l’envoie dès que je le vois… Si je le vois.

Comme prévu, la noce avait duré trois jours et Joseph Madamour, dit Bel-Air, avait quitté le hameau de Junhiac tard dans la nuit de cette dernière soirée qui l’avait épuisé pour rejoindre le village de Montsalvy dans le fond du département du Cantal. La mère Talon ne voulut pas qu’il parte sans emporter une fouace et une bouteille. Il fallait qu’il puisse faire tout ce chemin confortablement préservé de la soif, quant à la faim, la question ne se posait pas compte tenu de ce qu’il avait avalé, il pouvait tenir un siège.

– Vous donnerez la fouace à vot’ dame, en souvenir de la noce de notre dernier… Rentrez bien et merci encore pour l’ambiance. (et se rapprochant de lui) Bel-Air, passez quand vous voulez… Mon mari part pour Paris faire sa saison de bougnat dans deux mois…

Le trajet qui le séparait de chez lui était devenu une routine, comme tous les chemins qui sillonnaient les environs dans un rayon de dix kilomètres. Il adorait marcher la nuit. Au bout de quelques minutes, sa vue s’adaptait et il était persuadé d’y voir mieux que de jour. Toujours est-il que c’est ce qu’il affirmait :
– La nuit, mes souliers butent moins sur le chemin que le jour. C’est difficile à croire mais c’est comme ça.

La nuit il était seul dans sa tête avec la musique qu’il avait interprétée, circulant comme une bête en cage et résonnant dans ses oreilles tout le long du chemin. La nuit il marchait sans souffrir de la chaleur, sans avoir la sensation du temps qui passe, la nuit il se sentait rajeunir.

Il alluma sa pipe dès que les lumières de la noce eurent disparu. Dans le noir, un fourneau rougeoyant devant le nez, il avançait comme une machine à vapeur sur des rails invisibles dont il connaissait le nom de toutes les traverses.
Il s’enfonçait dans les bois. Son rythme était réglé en parfaite adéquation avec les aspirations qu’il portait à sa bouffarde. Seule sa cabrette sursautait dans son sac, lui frappant amicalement le bas du dos comme pour le féliciter de l’agilité de son doigté sur le hautbois.

– Il n’y a  rien à dire, la vie s’organise pas si mal… La scierie marche presque toute seule avec mon ouvrier qui n’a pas suffisamment d’ambition pour monter son affaire et me faire concurrence. Ma femme semble bien me connaître et la cabrette m’offre des plaisirs multiples et la chance de pouvoir travailler comme je l’entends. Il y a des jours où je finirais par croire que le bonheur pourrait ressembler à tout ça. Si j’étais courageux, je m’arrêterais pour profiter de cette idée, mais si je fais une halte, je me connais, je m’endors avant même de m’être assis. Allez… dans deux heures j’y suis.
Il suivit une rangée de vergnes qui longeaient un ruisseau et grimpa tout droit à travers bois, sous les hêtres qui voilèrent la clarté de la nuit. Chacun de ses pas était accompagné d’un craquement de brindille comme si le sol était recouvert d’os de volaille. L’inclinaison du terrain avait affecté son souffle et fait diminuer sa cadence lorsque que,à contretemps, d’autres brindilles craquèrent plus bas dans le bois. Il fit une pause pour écouter et dans le silence retrouvé il reprit sa marche.

Alors qu’il suivait jusqu’à la patte d’oie le chemin des muletiers, devant lui deux yeux brillants lui barrèrent la route.
– Sale bête, pour une fois que je n’ai pas fait suivre mon fusil, tu te crois tout permis ! C’est pas un trop de loup qui va me faire reculer !

A peine eut-il avancé dans sa direction que le grognement de la bête provoqua un frisson qui lui parcourut le dos. Les touffes de ses poils se dressèrent sur tout son corps. Lançant un cri censé effrayer l’animal, il fit un pas de plus. La bête en retour émit un grondement et son regard d’acier se rapprocha du sol. Imaginant le loup prêt à bondir, il choisit de prendre par la gauche, même si deux kilomètres se rajoutaient à son parcours.Il marchait le plus légèrement possible afin de froisser le moins de feuilles et de branches éparpillées sur son passage.
Il n’était qu‘écoute pour déceler d’où allait surgir ce loup qui de toute évidence voulait apprendre à jouer de la cabrette : Mais rien… Pas un son. Il accéléra le pas sans laisser la peur prendre le dessus.
Il ne se retourna pas, persuadé que l’animal serait trahi par la rupture d’une brindille sous son poids : Rien… Pas un bruit, pas la moindre pliure de feuille, rien du tout.
– Où est passé cette sale bête ? J’ai du mal à croire qu’elle ait abandonné. Il n’y a pas une ferme à trois kilomètres à la ronde. Non de Dieu de non de Dieu, et moi qui n’ai rien pour me défendre !

Tout en marchant, il rechargea sa pipe qui s’était éteinte, la ralluma et reprit ses pensées. Il souriait en se rappelant son départ de la noce quand il sentit une présence le saisir dans ses filets.

Il se retourna d’un coup pris d’une peur panique : à cinq mètres, les yeux brillants étaient face à lui. Dans son cauchemar, les formes de la bête se dessinèrent parmi les masses sombres de la nuit. Il était de haute taille, maigre comme un clou et la tête baissée de celui qui ne reculera pas. Il avançait lentement hypnotisant Bel-Air. Conscient du danger qu’il courait à ne pas bouger, il reprit sa marche. Le loup suivit.
– Ce loup raisonne, ce loup calcule, ce loup va m’avoir si je ne réagis pas tout de suite !Soudain il sentit sa terreur s’estomper comme si la bête lui avait donné une dernière information pour qu’il sache et puisse mesurer le poids de sa vie avant le coup fatal .Se souvenant de la fouace qu’il portait, il la saisit, en arracha un bout et la jeta le plus loin possible derrière son épaule. Il sentit le loup fondre sur le morceau.
Le trajet se poursuivit et tous les cent mètres, un autre bout de fouace finissait au fond d’un estomac qui sonnait le vide. Il fallait tenir et il fallait que la fouace tienne aussi.- Dans deux kilomètres, je suis rendu. Il me reste le bois de Nugoux à traverser et après, sur le plateau, je serai à découvert… Ca sera plus facile.Le loup se rapprochait. Il pouvait quasiment entendre sa respiration, un halètement profond qui traduisait l’impatience de la bête. Lorsque le projectile rencontrait sa mâchoire, il était avalé comme une truite gobe un éphémère.Voulant saisir à nouveau un bout de fouace, il ne trouva que miettes. Il eut beau fouiller le fond du sac, il n’y découvrit que la fin du voyage.
– Plus de fouace… Il faut que je trouve autre chose avant de sortir du bois, sinon c’en est fini de mes os… Cette sale bête va m’attaquer. Cap de diable !… Et la cabrette ! Si je fais assez de bruit ça pourrait l’effrayer… J’ai d’ailleurs déjà entendu cette histoire…Il empoigna l’instrument mais paniqua au point de ne pas pouvoir s’harnacher. La peur était là dans ses doigts, dans ses pensées et dans ses pas qui s’embrouillaient. Seule la pipe s’embrasait au point d’enflammer le bois.Alors qu’il tentait de se calmer et de réorganiser ses gestes pour placer sa cabrette dans le bon sens, il se prit le pied gauche dans une racine, perdit l’équilibre, passa par des positions où son corps sembla flotter dans l’espace et s’écroula de tout son poids sur le ventre.

Les trois jours de ripaille furent violemment compressées, libérant le vent le plus stupéfiant qu’il lui fut donné d’entendre. Lorsque ce pet croisa le brasier de la pipe tombée en arrière, il s’enflamma produisant une torche de plus de deux mètres.
L’animal saisi par le phénomène s’enfuit les poils roussis. Il aurait volontiers grimpé aux arbres pour se protéger, si ces derniers ne s‘étaient formellement opposés à cette solution de facilité.

Bel-Air ne put s’empêcher de relater sa mésaventure à tout le canton. Tous en rirent à tel point qu’ils le débaptisèrent et lui donnèrent en cadeau une comptine où était inscrit son nouveau sobriquet « Sac à Vent » :

Sac à vent

Joue de temps en temps

Le trou du cul en arrière

Sac à vent

Joue de temps en temps

Le trou du cul en avant

D’après un conte populaire et la richesse de l’oralité.

Pour marque-pages : Permaliens.

Laisser un commentaire