La Vouivre (2/6)

– Il avait un regard de fou. Vous avez vu ses yeux ? Clodomir est devenu tabana. Quand il m’a regardée, j’ai bien cru que j’allais mourir et si ce n’était pas la mort, je vous promets que c’était sa cousine. Et la phrase, vous avez compris quelque chose ? dit-elle en s’adressant à tous ceux du village venus pour comprendre ce qui s’était passé. Vous comprenez quelque chose, vous ? « La Vouivre est revenue et ni Dieu ni le Diable ne pourra la faire sortir de son trou » ou quelque chose comme ça…

– D’abord ce n’est pas ce qu’a dit Clodomir. Il a dit : « La Vouivre a repris sa place et qui que ce soit, Dieu ou le Diable, aucun des deux ne pourra la faire sortir de sa cage ».

– Et avec ça t’es plus avancé… C’est pas pour autant qu’on comprend ce qu’il a voulu dire. Ce que je dis, c’est qu’il est fou, un point c’est tout. Faudra surveiller nos bêtes au retour pour voir si tout s’est passé comme d’habitude.

 

Les bêtes ne semblaient pas différentes. Seuls quelques signes marquaient un changement mais qu’en dire ?  Les brebis avaient dû passer par des fourrés car elles amenaient avec elles bien plus d’épines et de ronces dans leur laine que d’habitude et au regard du lait qu’elles donnèrent ce soir-là, elles avaient dû passer plus de temps à marcher qu’à brouter.

Personne ne releva ces détails pour ne pas avoir à se confronter à Heval Arfeuille et les jours roulèrent les uns sur les autres. Tout aurait pu rentrer dans l’ordre, faisant oublier à chacun la phrase du berger si le temps ne s’était pas mêlé de la partie. Tel un mauvais joueur, il se détraqua en semant vent, pluie et grêle où des orages insensés venaient se fracasser systématiquement au-dessus du château qui fut éclairé jour et nuit pendant plusieurs semaines.

Les saisons semblaient se suivre de jour en jour. L’hiver s’abattait avec des tornades de neige suivies de vent et d’éclairs démoniaques pour dès le lendemain voir tout disparaître sous une pluie torrentielle qui arrachait tout sur son passage, faisant monter et descendre le niveau de la Truyère, comme jamais personne ne l’avait vue faire un tel yo-yo. Le froid recouvrait tout le pays alors que le soleil paraissait présent et encore une fois la grêle venait fracasser les plantes et les toitures, créant une angoisse grandissante auprès de la population qui de discussion en discussion commençait à faire porter la responsabilité de ces événements au seul berger. Et la phrase qu’il avait adressé à la mère Boucharin servit de preuve pour l’accuser définitivement.

Lorsque ce soir-là le troupeau arriva à son heure, Heval Arfeuille traversa le village comme la veille et lorsque sans se retourner il avait senti les derniers animaux regagner leur bergerie, il tourna à l’angle de la maison Echalier pour se trouver face à ce qui lui servait d’habitation.

Tout le village était là devant lui, obturant l’accès à sa pauvre masure. Sans tenir compte de leur présence il continua son pas et traversa la foule qui le laissa passer sans rien lui dire. La porte fermée derrière lui, tous repartirent vers leurs occupations dans le plus grand des silences.

André Ricros

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