La Vouivre (3/6)

Tous les jours qui suivirent virent naître et se défaire le même scénario. Mais au bout du quatrième, alors qu’il s’apprêtait à passer le seuil de sa maison, une voix exaspérée partit de la foule.

– Heval, tu nous dois des explications. Car c’est toi avec ta satanée phrase qui a déclenché ce déluge.

Et en écho tous approuvèrent, faisant monter une rumeur dangereuse, identique à celle qui produit tous les débordements populaires.

– C’est trop tôt.

Et la porte se referma.

Depuis quelques matins, Heval partait avec des outils de carrier dans un grand sac de toile rêche. Et il arrivait à ceux qui travaillaient dans les coupes de bois pour nourrir l’hiver à venir d’entendre des coups de masse résonner dans la vallée. Chacun se demandait ce que pouvait bien faire le berger du village mais personne ne s’avisa de le suivre et de l’observer.

Mais il vint un matin où après avoir entendu les coups se perdre de plus en plus haut dans les gorges, Heval partit sans ses outils, uniquement avec son bâton, son chien et son balluchon. Les changements soudains du temps se firent rares pour disparaître complètement. Lorsque le berger rentra, le comité d’accueil s’était à nouveau rassemblé et cette fois, il fut directement interrogé par le chef du village.

– Tu nous as demandé d’attendre, prétextant que c’était trop tôt. Maintenant, nous t’écoutons.

Heval s’arrêta, s’appuya quelques instants sur son bâton le temps d’observer tout le monde, puis il se redressa avant de s’adresser à tout le village rassemblé.

– C’est la Vouivre qui est revenue. Elle avait quitté le pays il y a des milliers d’années et la voilà revenue dans sa vieille peau de pierre.

– Écoute Heval, tu sais que l’on t’a toujours fait confiance, alors ne te moque pas de nous.

– Je ne me moque pas de vous. Si vous saviez le mal que j’ai eu à calmer cette sale bête. La Vouivre, c’est un immense serpent de pierre qui lorsqu’il est sous nos pieds perturbe tout. Vous avez bien vu les changements de temps. Si j’ai dit cette phrase à la mère Boucharin, c’est que je pensais qu’il y aurait peut-être quelques anciens qui auraient eu vent de cette malédiction. Et ce serpent, il arrive jusque-là sous le château. Rappelez-vous de tous les orages et souvenez-vous par où passaient tous les éclairs. Sa tête est là sous le château et sa queue commence là-bas dans les bois qui passent au-dessus d’Anglard.

– Et alors ?

– Et alors depuis, je parcours le serpent tous les jours avec le troupeau pour trouver des solutions pour le calmer.

– Et alors ?

– Et alors quoi ?

– Qu’as-tu fait pour qu’il ne se passe plus rien depuis quelques jours alors qu’on t’a entendu taper comme un sourd durant des semaines ?

– Ce serpent, c’est un immense courant tellurique, une force colossale de la terre qui pourrait la déchirer, la partager jusqu’à son cœur. En marchant tous les jours de sa tête à sa queue et de sa queue à sa tête, j’ai pris des repères aux endroits où sa force s’exerçait le plus et j’ai trouvé tous les nœuds et les passages où ce courant parcourt la bête et met tout à l’envers.

– Et alors ?

– J’y viens. Les moutons m’ont confirmé les emplacements. Impossible de les faire pâturer sur les zones les plus fortes.

– Hé, Heval ! Qu’est-ce qu’ils risquent, nos moutons ?

– Pour le moment il n’est pas question des bêtes. D’ailleurs elles vont pas si mal. Alors ce que j’ai fait par la suite, c’est que j’ai enfoncé d’immenses pierres en biseau dans les nœuds de force de la bête pour la caler. C’est comme si j’avais mis des coins dans ses vertèbres pour l’empêcher de bouger et comme vous l’avez compris, c’est hier que j’ai fini. Voilà, vous savez tout, laissez-moi passer.

André Ricros

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