La Vouivre (4/6)

Le groupe s’ouvrit et Heval pénétra sans un autre mot et sans un regard dans l’intérieur humide de sa maison, alors que la nuit s’était posée sans prévenir personne. Sans faire semblant de rien, chaque membre du village partit faire un tour dans les bois pour, dès qu’il était hors de vue, se précipiter sur les traces du berger et suivre ce sentier maintenant visible où de temps à autre il y avait des pierres plantées dans le sol, des pierres de grande taille qui surprenaient pas leur dimension.

Comment avait-il fait seul pour planter des pierres pareilles ? Personne ne reposa de questions à Heval durant cette période où tout allait bien et où il était inutile de créer d’autres déséquilibres.

Alleuze et ses alentours étaient plongés dans leur rythme lorsque s’abattit durant un temps bien trop long une série d’orages durant lesquels le château fut mis à mal par la foudre qui s’abattit sur lui sans le moindre répit. Le château fut traversé d’éclairs qui fendaient les roches, esquintant l’édifice au haut de ses tours, ainsi que le pavage de la cour centrale. Ces orages étaient d’une telle violence que l’on se demanda si les éclairs ne jaillissaient pas du sol au lieu de tomber du ciel comme il était coutume de le croire. Mais dans ses fracas répétés, plus personne n’osait s’aventurer pour en observer le phénomène. Seule l’obligation des travaux et des animaux forçait les villageois à sortir par ce temps.

Heval annonça après avoir parcouru et reparcouru la Vouivre dans toute sa longueur que cette fois il aurait besoin d’aide, qu’il croyait savoir quoi faire et que les moutons devraient rester un jour ou deux sans sortir. Le lendemain, avec deux hommes, il partit et sur le promontoire qui s’adosse au socle sur lequel est campé le château, ils taillèrent trois pierres qu’ils plantèrent profondément sur le cou de l’animal qui de toute évidence voulait bouger la tête.

L’effet fut immédiat et le temps retrouva sa norme.

– Alors ?

– Vous n’allez pas m’empêcher de rentrer chez moi à chaque fois qu’il va faire orage dans le pays. A ce rythme je vais passer ma vie dehors.

– Là n’est pas la question, Heval. Que se passe-t-il ?

– Il se passe que je n’avais pas suivi la Vouivre jusqu’au bout puisque je ne passe pas sur les terres proches du château avec les moutons et je n’avais pas bloqué le nœud le plus fort, celui du cou. Je vous le redis, la tête est bien là et je vous assure que c’est puissant. Elle est juste sous le château. Là-dessous, il y a une force à envoyer la forteresse sur la lune. Pour elle, la place forte ne pèse qu’une plume. Bon, maintenant, ça devrait aller. Avec Biron et Odoul, on a coincé ce dernier nœud. Par contre, évitez de jouer avec, ces pierres sont dangereuses. Elles coincent la force de la Vouivre mais elles la canalisent aussi. Alors évitez d’y gratter ou d’y toucher. Pour le reste, je les vérifierai tous les jours et s’il le faut, je les règlerai à nouveau.

– Si tu as besoin, fais-nous signe.

– Ça va, ça va.

Et il rentra chez lui.

Pas loquace, notre homme de berger. Trop d’habitude de solitude pour échanger plus longuement.

Par contre, ce que personne n’avait remarqué, c’est qu’Heval Arfeuille, berger du village d’Alleuze, avait les traits tirés et que pour la première fois on aurait pu lui donner un âge. Heval était préoccupé. Mais par quoi ?

Par rien, puisque tout était rentré dans l’ordre et qu’il n’y avait aucune raison qui puisse déranger cette paix qu’avait retrouvée toute la campagne environnante.

Le temps passa dans le déroulé des saisons et Heval Arfeuille se courbait un peu plus chaque jour.

André Ricros

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