La pièce

La vigne lui donnait l’illusion d’être fixée à une tâche infinie qui de rangée en rangée l’emprisonnait et la conduisait au fond de ses ressources.

Seule la nuit mettait un terme à cette folle perspective et reconduisait ses pas vers la seule lumière qui puisse lui redonner un peu d’espoir : sa maison.

Là, telle un homme que tous ses gestes incarnaient, elle posait une carapace de terre qu’elle semblait accrocher à des clous plantés dans le revers de la porte et elle apparaissait de toute évidence dans son élégance dès qu’elle faisait un pas en direction de la lampe qui confirmait ses allures de femme. La fermeté de son corps se confondait alors avec la souplesse de ses formes et petit à petit, elle devenait cet être délicat qui conduisait la vie intérieure des salles communes où elle était déjà placée devant un évier ou un fourneau en agitant de temps en temps des ustensiles ou des légumes sur le dessus immense de la table.

Que de mystère dans cette femme qui de part et d’autre de la porte changeait de peau et de vie comme on change des fleurs qui ont passé le temps des vases.

Alors que tout aurait pu, dès la fin du repas, rentrer dans ce silence attendu qu’impose le bruit que font les bûches de frêne lorsqu’elles sont sur la braise, elle s’échappait pour rejoindre sa pièce. Un lieu inaccessible qu’elle habitait à la même heure du soir.

Un lieu dans lequel elle s’enfermait et où elle acceptait un désordre surprenant au vu de l’attention qu’elle portait au reste de son habitation.

Durant quelques heures, pour tout dire, jusqu’au bout de sa fatigue, elle restait enfermée, sans que nul ne puisse la déranger, à reconstituer le puzzle d’une vie cachée, la conduisant dans un monde secret qu’elle était seule à connaître ou à tenter d’identifier ou de faire exister.

Quant à nous, il nous parvenait des sons ou des bruits qu’il était difficile d’identifier sans en avoir l’image. Toujours est-il qu’ils ressemblaient pour l’essentiel à de la musique entrecroisée de sons mécaniques n’ayant que peu de rapport avec cette dernière.

Le plus souvent la sensation nous était donnée d’imaginer qu’elle se débattait dans un univers inquiétant envahi de personnages fantastiques qui, nous l’espérions, resteraient cette fois encore enfermés derrière la porte. Que pouvait-elle faire de si important pour qu’elle y passe tout ce temps ? Quel drôle de comportement que le sien à vouloir s’isoler de tous pour y produire ce vacarme incompréhensible. Qu’avait-elle donc à cacher de si terrible pour que cette porte nous soit interdite ?

Ce n’est que plus tard, que bien plus tard, lorsque son corps s’effondra au milieu des vignes, que nous comprîmes ce qui devait se passer dans cet antre. Là étaient les objets et le cadre dans lesquels elle venait nourrir ses rêves et trouver cette énergie où il nous était donné de la voir comme un arbre incandescent s’agitant tout au long du jour, infatigable et douce au point de se résoudre et de tout accepter de ce merveilleux personnage qu’était ma grand’mère.

 

***

Dans l’entrebâillement de la porte nous découvrîmes tout d’abord un enchevêtrement d’objets reliés les uns aux autres par l’amoncellement de tissus, de fils, de bobines, de disques, de cassettes, de câbles, de casques, de chaises et de tasses posés et disposés dans un apparent désordre qui nous confondait.

Après un plus ample regard, balayant lentement le déroulé des choses contenues dans cet espace que nous venions de franchir tel un sanctuaire et où nous ne savions pas si nous étions en train de commettre une faute irréparable ou de nous relier à l’être que nous avions tellement admiré, nous vîmes et comprîmes ce qu’il devait se passer durant toutes ces soirées et toutes ces heures consacrées à sa raison et à son équilibre.

Là, elle venait coudre et découdre devant une machine à pédalier où elle confectionnait ses vêtements et une partie des nôtres en écoutant de la musique sous casque produite par des appareils empilés suivant des équilibres fragiles. Et surtout elle venait s’isoler pour y jouer de l’accordéon chromatique qui trônait encore chaud sur un tabouret aussi usé que l’instrument qu’il supportait.

Les sons qui nous étaient parvenus se reconstituèrent ainsi dans la progression de la visite et de la compréhension que nous avions du lieu, pour nous donner à voir notre grand’mère jouer de l’accordéon avec un casque sur la tête tout en faisant ronronner sa machine à coudre, lui procurant un rythme ou un bourdon qui devait lui être indispensable.

Et soudain la grand’mère de nos amours se déployait dans cette nouvelle tenue où elle nous apparaissait plus grande, plus forte, plus belle et plus libre que jamais, nous donnant cette dernière leçon silencieuse où nous découvrions des espaces à conquérir que l’on n’avait pas soupçonnés et pas imaginés.

Telle une cavalière chevauchant ses passions, elle passa au travers de nos corps en vrombissant pour disparaître au galop de sa musique, emportée par ce mélange de sons où se mêlaient sa machine à coudre et son accordéon.

André Ricros
Juin 2006

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