1924 Les conscrits de Brassac-les-Mines – Episode 3

 

… Pour finir ce voyage au cœur de cette photo de conscrits, il me reste à parcourir le circuit des hommes en partant du deuxième rang et en grimpant sur les bancs jusqu’au quatrième étage et ce toujours de gauche à droite.

Le premier est trop inquiet pour retenir notre attention. Le regard du deuxième aurait pu être le bon, du moins il mérite que l’on salue sa fraîcheur et sa nature ouverte où sa curiosité me frappe, mais lorsque je le compare avec celui que j’ai déjà désigné son manque de maturité fait que je le laisse dans son espérance.

Le troisième donne l’impression d’être mou, à moins que ce soit l’abandon de sa cigarette qui fausse mon point de vue.

Le suivant montre trop d’inquiétude et son mouvement de tête pourrait indiquer qu’il est quasiment effrayé face à l’appareil de l’opérateur.

Quant au dernier personnage de ce rang, il porte des signes d’asymétrie qui, à l’image jouent en sa défaveur.

Le rang au-dessus commence par un marin qui donne l’impression de s’être égaré, à moins qu’il ne soit engagé avant l’âge de la conscription puisqu’il arbore une cocarde comme ses camarades. Au-delà de paraître égaré au milieu d’une jeunesse endimanchée, il laisse apparaître une certaine perdition que confirme sa moue de jeune homme à peine sorti de l’enfance.

Son voisin est droit comme un « i » et présente sans retenue une forme de raideur contre laquelle il ne peut rien. Au vu de la manifestation d’une véritable indépendance liée, je n’en doute pas, à une évidente intelligence, il pourra adapter sa nature à des responsabilités où il excellera. Une chose de sûre, on pourra compter sur lui.

Le suivant, quant à lui, est là, devant l’objectif, arborant une attitude hautaine où se lit une prétention et une ambition bien ancrées dans le personnage qu’il souhaite devenir.

Au bout du compte, il donne à deviner quelqu’un un tantinet désagréable.

Quant au dernier de cette série, son regard de rapace fait que l’on a instinctivement envie de passer au suivant en l’oubliant. Toujours est-il qu’il donne l’image d’un homme sournois, observateur à qui il paraît difficile d’offrir sa confiance. Le dernier rang est constitué par trois hommes. Le premier, à partir de la gauche, est le seul qui arbore un nœud papillon qui doit lui servir à affirmer une différence sociale.

A ce propos, en dehors du marin vêtu de sa tenu réglementaire, tous portent cravate dont trois ont détendu le nœud pour ouvrir leur col de chemise passé par-dessus celui de leur veste.

Pour revenir au premier de la dernière rangée, il semble déjà dans les pas de sa parentèle, traces pensées pour lui et desquelles il n’y a que très peu de chance qu’il s’égare. Tout en lui montre à quel point il fut bien préparé à une vie tracée d’avance. De tous, il est le seul à posséder l’attitude que l’on retrouve chez les élus locaux.

Le deuxième est, comparativement, un exemple de soumission. Ce doit être une personne gentille qui ne manquera pas de se faire avoir s’il n’est pas vigilant.

Quant au dernier il fait quasiment office de caricature tellement son attitude est sans équivoque. Fort de sa puissance physique, prêt à tout, il risque de prendre quelques coups sur le nez comme ce dernier semble déjà l’indiquer, qui je l’espère, lui permettront de réévaluer ses critères de valeur ou jusqu’alors la force prime. Etant donné qu’il semble batailleur, je ne doute pas qu’il parvienne à s’en sortir.

Pour reprendre un détail dans lequel l’ensemble de ces conscrits peuvent être associés je puis affirmer qu’ils devaient avoir une ouïe d’une rare efficacité compte tenu de l’ouverture à contre sens de la marche de la plupart des pavillons qui leur servent d’oreille.

Voilà pour le balayage rapide des critères qui furent les miens lorsque je dus choisir une personne de chaque sexe dans cet ensemble formé par la photographie des conscrits de 1904.

Pour revenir à ceux qui eurent mes faveurs, ce fut, pour la jeune femme du troisième rang à droite, sa beauté sombre et la profondeur de son regard plein d’espoir et d’intelligence qui me fit pencher pour elle.

Quant au joueur de piston, il est certes un peu fou, prêt à tout, séducteur et aventurier dans l’âme, mais c’est bien ces mêmes critères qui infléchirent ma préférence.

Il se dégage de lui comme d’elle, même si la concernant une note de sérieux l’emporte, une beauté vive et saine qui donne une idée positive du cette époque et dont ils s’apprêtent à dévorer la vie qui leur est offerte.

 Sur cette image, en-dehors des membres de l’orchestre, ils ont tous vingt ans en cette année 1924 et la plupart d’entre eux devront, après avoir porté la mémoire de la guerre de 14-18 s’engager dans celle qui est juste devant eux où, quinze ans plus tard, ils risqueront de perdre leur existence dans la suite d’un conflit inutile où « la guerre n’est en fait que deux armées qui se suicident ».

Aujourd’hui, tous les conscrits de cette photo ainsi que les jeunes filles qui les accompagnent auraient, si la vieillesse leur avait souri, 107 ans. Ne gardant pas beaucoup d’espoir que l’une de ces personnes aient pu maintenir sa mémoire jusqu’à moi, j’aurai malgré tout aimé entendre une de leur voix pour qu’elle me parle de cette journée de fête ,où tout cet orchestre les accompagna pour passer de l’enfance à l’âge adulte après avoir traversé ce rite de passage qu’était celui de la conscription.

J’aurais aimé entendre une de leur voix me dire en riant à quel point toutes mes élucubrations étaient loin de la vérité de ses hommes et de ses femmes qui me regardent depuis un autre temps, il y a de cela 87 ans.

 André Ricros

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