D’ailleurs c’est ici ou la dualité de l’être – 3/6

Scène 3

 

Lumière sur Main à la retourne qui joue du diato, qui chante et qui joue en chantant…

MAIN A LA RETOURNE – La musique lorsqu’elle est jouée, c’est pareil pour le chant, on croit que finie la résonance des sons elle s’efface de l’air et de la mémoire, tombe sur nos godasses et roule dans le caniveau en de microscopiques nuées. Eh bien pas du tout. Ce n’est pas ce qui se passe. La musique c’est comme la peinture ou la sculpture, elle reste suspendue dans l’air, accrochée aux arbres, contre les herbes, les pierres, et elle est là dans l’attente de celui ou de celle qui la trouvera  comme on découvre une carte au trésor entre deux pages d’un ouvrage poussiéreux. Et cette même musique rebondira dans le temps pour revivre, faire vibrer l’air et à nouveau attendre dans sa suspension. Elle change de voix, de doigts, elle change d’instrument mais elle ne change pas de nature car elle est le besoin que les hommes ont trouvé pour se raconter derrière les mots et derrière les apparences. Elle est comme un testament posé dans l’attente de celui ou de celle qui la cueillera à nouveau et la reposera dans cette nouvelle suspension du temps qui peut ainsi se mesurer et se reproduire.

D’ailleurs en parlant de temps, je me demande où en est Patte folle. Sûrement à se casser le dos au-dessus des herbes de l’Aveyron, à moins que les herbes dont il m’a parlé soient en chair et en os. Ce serait une surprise et un bouleversement mais en même temps je ne peux pas continuer de croire, même si cela me rassure, que Patte Folle soit impropre aux sentiments et à l’amour, ou du moins dans l’inaptitude au désir, car cette pensée au-delà de mon infirmité me condamnerait à devenir sourd et aveugle.

Je ne sais pas pourquoi je pense à ça mais j’ai malgré tout besoin d’évoquer cette hypothèse pour me convaincre que dans son cas ce n’est pas possible. Une jalousie certes ridicule car je ne suis pas attiré par le genre auquel j’appartiens et encore moins par ce que représente Patte folle. Mais j’aurais du mal à me passer de sa présence et encore plus de son attente, de la réflexion muette qu’elle m’impose et des efforts que je mets en œuvre pour gagner son admiration dans un domaine qui m’est vital : la musique ou du moins le chant. Ce n’est pas le vide ou l’absence qui me lie à lui mais ce qu’il est en moi, ce qu’il secoue et qui sans cette énergie serait dormant, enfoncé dans une léthargie de ramollo du cerveau, s’isolant de plus en plus des réalités du monde pour tout accepter de ce qui lui arrive dans le contentement béat de son sort qui pourtant, je dois le reconnaître, ne vaut pas tripette, à peine trois cacahuètes prises au piège dans un bout de nougat.

Sans lui je serais seul, vraiment seul et lorsque j’imagine cet état je pleure sur moi, je l’appelle et demande son retour pour être sûr que je puisse me consoler, pour entrevoir un soulagement à ma vie qui porte le poids de son absence et le besoin de son être tout entier avec son rêve nomade, là, dans cet espace qui j’espère est le seul repère où il puisse se ressourcer et la seule rampe de lancement d’où il puisse partir à nouveau. Et j’espère aussi qu’il est persuadé du rôle que j’ai dans la machinerie qui remonte son ressort et qui appuie sur la gâchette qui le propulse à nouveau dans d’autres aventures plus stupides les unes que les autres .

Mais depuis hier je sais aussi, pour m’être réveillé en sursaut, que je ne peux pas simplifier ma vie à cette seule tenue de camouflage.

Moi et mon bâton, là au bord de la Dore, est-ce que ça peut remplir les espérances d’un homme, même un homme comme moi, plutôt bon à rien, en marge de la société, impotent, pensionné, excusé depuis longtemps de son état et de son sort, abandonné à son destin comme les chiens que l’on dépose avec une dernière caresse au bord des autoroutes ?

Oui, je crains d’être dans l’obligation de faire le point, de creuser la question et de remettre chaque chose à sa place. Et quant à la mienne, en dehors de mon trou dans l’herbe, il serait temps que je puisse décider de ce qu’elle pourrait être et d’imaginer les ramifications et les liens à tendre entre ma posture de contemplatif et ce que je pourrais apporter à ce monde que je vois à peine, dans un décor irréel d’opéra comique. Comme je ne comprends rien à la politique et que je ne suis pas armé pour nager dans ces eaux de vaisselle où l’intérêt personnel semble prévaloir face à l’intérêt général, il ne me reste que le chant et la musique pour soutenir les autres, les aider à ma manière et laisser à mon tour une trace qui semble-t-il, au-delà de l’égoïsme dérisoire de cette vieille lune, est de toute évidence nécessaire pour que la vie s’articule intelligemment.

Mais que fait-il à cette heure où le jour décline ? Auprès de qui va-t-il s’asseoir pour lui casser la tête avec ses propos de syndicaliste ne défendant que son seul intérêt, où il est à la fois le patron et l’employé, s’entredéchirant sûrement à lutter contre lui-même ? Et qui en dehors de moi peut l’écouter et le comprendre ?

En fait ce type m’agace à m’occuper l’esprit alors que j’ai du boulot avec cet accordéon que je viens d’acheter et cet harmonica qui résiste encore comme le maquis du Vercors, ne voulant pas se plier totalement à mes pensées et à mes sentiments qu’il faudra bien qu’il avale avant le retour de notre héros de pacotille : (Changement de ton)  mon héros, mon seul héros.

Dans le même espace, la lumière passe de Main à la retourne à Patte folle.

PATTE FOLLE – Quelle bonne idée et quel bon choix que celui d’être faucheur. Comme tu n’es pas là, Main à la retourne, je dois admettre que c’est elle qui a eu cette idée.

Si je me souviens ! Quand elle m’a dit : « Viens faucher en mai, mon mari est à Paris pour la saison et je suis seule à faire marcher notre bout de ferme. Étant donné que les vaches sont à l’estive sur l’Aubrac je n’ai que la fenaison sur le dos. Le reste, j’ai l’habitude, c’est mon lot quotidien… et la faux, ça dure presque un mois. Si tu veux je te garde la place et tu partiras avec la troupe des faucheurs de Villefranche pour te louer plus haut, jusqu’au mois de septembre pour les regains. »

Voilà ce qu’elle m’a dit en me touchant la main. Eh oui, à moi le fort en gueule, l’indépendant, le solitaire, le testaro de la Dore. Me voilà comme du coton et j’ai dit oui… C’est pas beau, la vie ? Alors depuis, pour ne pas être complètement ridicule, je dis que mon idée était géniale. Elle, elle rigole en silence.

Sans un peu de sirop, la vérité n’est vraiment pas bonne à boire. Quant à elle, pour être sucrée, elle l’est au point de me donner le diabète, la folie douce de la réussite des mélanges, du partage des résonances, de l’équilibre des envies, des gestes, des caresses, des baisers que deux corps ignoraient et découvrent avec autant de surprise et d’émotion que lorsque l’on se trouve pour la première fois face à l’océan avec sa masse infinie qui avance sur vous et vous engloutit dans son immensité, avalant la plage et les dunes par-dessus le marché.

Avec elle, je passe de Patte folle à Fol Amour, de dragueur de chèvres à Don Juan des foins. Mes mains ne sont plus des pattes ni mon corps un fardeau, car dans le flot de sa beauté, mon esprit avait le devoir de sortir de la pierre où je l’avais contraint pour se mêler à chaque geste, à chaque mot où soudain la vie s’éclaire comme le lever du jour au sommet du Puy Mary au printemps dernier.

Les foins finis je suis parti avec du retard et ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai rejoint la troupe des faucheurs, juste avant la loue de Maurs, mais son odeur me poursuit, mes souvenirs s’étirent jusqu’à sa peau, jusqu’à son ventre, et je ne cesse de disparaître en elle au point que je ne sais pas qui vient de nous embaucher pour coucher ces herbes cantaliennes qui dans mon esprit flottent au vent, la transportant tout au bout de leurs extrémités, telles un voile transparent qui me parle d’elle, de ses mains, de ses lèvres, de son humidité de femme où je me révèle et où je me noie.

Mon pauvre Main à la retourne, que de distance, que de différence d’un coup, lorsque la vie se met à sourire aux uns et à faire la grimace aux autres. Comment ne pas t’imaginer dans ton silence, dans ton entêtement qui te fait disparaître de l’agitation des hommes pour ne devenir qu’une plante épineuse s’enroulant autour de quelques arbres vieillissant pour regarder la fin arriver de l’ouest comme toutes les manifestations de mauvais temps. Une eau froide qui te glacera les os et te laissera là recroquevillé, mélangé à la nature que tu dis avoir aimée et qui te recouvrira de sa verdure pour ne pas déranger le paysage : même pas la reconnaissance des chants que tu lui auras adressés, pas de trace posthume, pas l’once d’un souvenir ni d’une marque dans l’herbe. Rien, si ce n’est moi qui y planterai ton bâton s’il n’a pas disparu dans les ronces, m’obligeant à venir pour faire un nœud à mes souvenirs.

Libre. Je suis libre… Oui, libre de ne penser qu’à elle, de ne pouvoir m’en défaire, libre de faire n’importe quoi de mon travail, libre de laisser les autres décider à ma place et de se payer sur ma rêverie. Libre de dire ce que je pense alors que je ne pense qu’à revenir vers elle et disparaître pour toujours dans ses bras…

Mais où me consoler dans les herbes ? Et auprès de qui fermer les yeux alors que la faux de celui qui me suit siffle derrière mes talons ?

Je suis perdu, enchaîné, aussi mort à moi-même que la mort que je te souhaitais. Penché sur cette faux je transpire jusqu’au sang, avec la peur de ne laisser qu’une traînée sombre dans le trèfle et la luzerne. Et toujours cette rengaine qui circule dans ma tête sans musique :

Elle avait les yeux

Couleur d’ambre

Et le ciel coulait

De ses membres.

Je dois être malade d’avoir écrit ces quelques phrases dans mon pauvre cerveau d’homme prisonnier de ses sens et de ses souvenirs. Je ne suis que l’ esclave d’une vibration qui m’émiette davantage au fur et à mesure que je m’éloigne d’elle.

Toujours est-il, il faudra que tu me les mettes en musique, ces quelques mots qui résument à eux seuls tout ce que je ressens et tout ce que je suis, là, dans cet instant où jamais je n’ai eu la sensation d’être aussi perdu, égaré de ce qui m’entoure, au point de m’obliger à me regarder faucher pour me rappeler à moi-même avant de m’endormir à nouveau dans ce geste identique et monotone où l’herbe s’écroule en silence et où je ne sais plus si elle pourra renaître un jour.

Un air d’accordéon ou d’harmonica et la lumière change de personnage.

MAIN A LA RETOURNE – Si le lieu où nous nous retrouvons le soir est si important que je le pense, il faut que je l’aménage pour qu’il soit à l’égal d’une maison, le seul endroit de ces rencontres, l’unique espace où nous partageons nos passés et où nous échangeons nos avenirs. Pour cela je vais y planter quelques fleurs : des giroflées aux couleurs de l’amitié. A ce propos… (il chante)

Con pachoro d’obon mo pouorto

Un tsinouflet y trouborach

Y te diro dedin lo placho

N’ouplidé pas de me fa d’intra

 

Obonchoté din lou courtiéo

Y duer lo pouorto d’aquel ouchtao

Aïdueï chueï be bengut te beïré

Te beïré per tsomaï te quita.

 

L’avantage des chansons, c’est que l’on ne sait jamais à qui elles sont destinées et celle-là, c’est pas demain la veille qu’il en comprendra le sens. Encore une fois j’hésite entre tout lui dire et ne rien lui dire, comme cette aventure insensée avec sa sœur qui dure depuis des lustres et dont personne ne se doute, y compris moi-même puisque je me raconte cette histoire comme si elle concernait quelqu’un d’autre. Ce n’est pas parce qu’elle est un peu simplette et que personne n’en veut, pas du tout, car il n’y a pas de fille plus gentille et plus douce. Et ce n’est pas non plus parce qu’elle est un peu dondon et qu’elle gêne ceux qui ont peur de ne pas avoir assez de place. Au contraire, moi j’aime ça.

Toujours est-il, nous nous retrouvons chez moi derrière le sommeil du village et nous nous étreignons avec une rage et une soif de l’autre qui va jusqu’à l’étouffement. Nous nous quittons en nage avec le besoin soudain et violent d’être seul pour pouvoir s’abandonner à une forme d’extase que je ne peux pas qualifier, une image de crucifixion où les clous et les coups ne sont que plaisir et abandon de soi.

Mais avant de m’effondrer sur le lit, vaincu, presque en pleurs, je la regarde nue quitter la pièce de dos, où ses formes larges projettent en rêve mon désir sur ses fesses d’abondance, où, avant de perdre connaissance un éclair m’irradie pour me laisser entre la vie et la mort, instant magique où je suis persuadé de tout deviner du monde, d’être un dieu certes dérisoire, mais un dieu quand même. C’est alors que l’oreiller l’emporte sur les images de cette mer déchaînée que déroule mon cerveau détaché de ses amarres.

Oh ! Patte folle, même si tu le sais un jour, continue de ne pas y croire et de garder pour une fois, et pour moi, une part de silence dans le secret où les superstitions se cachent et où l’on dit ces phrases en marmonnant comme si on mâchait un vieux chewing-gum alors que l’on invoque une pensée magique susceptible de répondre à notre place.

Oh ! Patte folle, ne t’arrête pas en chemin, la nuit est déjà là, sournoise, me grattant le dos comme une vieille pie qui flatte celui à qui elle va voler le plus beau de ses bijoux.

 

Changement de lumière sur l’autre personnage.

PATTE FOLLE – Main à la retourne, m’entends-tu ? Je suis déjà dans la plaine, après avoir traversé un fouillis d’herbes et d’oiseaux qui m’ont retourné les sens comme on le fait d’un lapin de garenne arrêté dans sa course insouciante par un coup de fusil qui lui fait faire la cabussade, une roulade où tout se remet dans l’ordre, mais peut-être trop tard.

Oh ! La Retourne, je suis dans la côte où les sapins cachent le ciel et assombrissent les âmes de ceux qui regardent leur noirceur de lave qui glace les cœurs et brisent la respiration du paysage, comme un boa étoufferait un âne, l’âne que nous sommes de les avoir plantés à la place des prairies et des pâturages.

Oh ! Retourne-toi, je suis là dans la fumée des soupes qui s’échappe des portes et des fenêtres restées ouvertes avec le soir.

Oh ! Donne-moi la main pour faire le dernier pas ; il est déjà si tard.

Oh ! mon ami, oh ! la classe, où es-tu à cette heure où je me rappelle à toi ? Où es-tu alors que je suis à tes côtés au bord de la rivière, puisque je l’entends dans ma tête descendre les gravières, que je l’entends rebondir derrière chaque caillou où elle émet autant de sons que ceux qui constituent tes chansons ?

Oh ! la classe mon ami, n’oublie pas de chauffer ma place. La saison s’achève et les herbes ont tout donné de leur volonté d’atteindre le haut du ciel, au point que la terre se couche sous l’effort, s’apprêtant à fermer un œil, celui qui a tant usé mes souliers que mes orteils se recroquevillent pour ne pas compter les cailloux du chemin.

Oh ! ma mémoire, surtout ne pars pas au-delà de ton trou, les chemins ne sont que des lianes où le pas se perd.

André RICROS

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