Pierre la Piaille

PIERRE001« – Je vous jure !

Il répétait inlassablement ces trois mots, comme pour relancer sans cesse le moteur de sa logorrhée. C’était une sorte de tampon verbal, qui avait dans sa folie une grande valeur officielle, presque institutionnelle. C’était un certificat, en bonne et due forme, et pour accentuer sa bonne foi il insistait lourdement sur le « r » final qu’il roulait non sans un plaisir évident.

« – Je vous jure !

Pierre La Piaille jurait pour tout. Il vous jurait que les chevaux ne dorment jamais, il vous jurait que son oncle avait été ministre, que la soupe, même chaude, est toujours froide ou encore qu’aujourd’hui tout est de plus en plus cher, y compris la baguette de pain, qui paraît-il à Paris, coûte « un million de mille ».

Mais là où Pierre la Piaille jurait le plus, là où il s’en donnait le plus à cœur joie, c’est quand il vous parlait de ses visions. Bien évidemment, les gens du village comme moi l’écoutions, ne lui coupions pas la parole quand il nous racontait pour la énième fois l’histoire des étrangers. Par respect d’une part, parce qu’il était toujours le premier à vous aider quand vous aviez besoin d’un service, mais aussi par plaisir : Chaque mot qu’il prononçait dans le récit de son aventure était une pierre précieuse finement ciselée et ajustée avec soin. Et bien sûr, à mesure que les mois s’écoulaient, l’histoire s’étoffait. Un jour il eut bientôt sans doute racontée à plus d’une bonne centaine de personnes sa rencontre avec deux êtres venus de l’espace, le matin où il déposa négligemment deux bouteilles vides dans sa cour pour que sa femme les lave et les stocke. En véritable artisan du récit qu’était Pierre, les extra-terrestres  étaient de plus en plus grands, de plus en plus difformes, de plus en plus forts et intelligents à mesure que la légende faisait son chemin.  Chose étrange, leur langage était le patois d’Isserteaux . Sacrée coïncidence quand on sait que c’est là bas que sa grand-mère l’avait gardé enfant. Mais ce patois justifiait qu’il put parler avec eux toute l’après-midi qu’il avaient passés dans sa cuisine à parler des différences culturelles entre leur peuple et le nôtre.

« – Non seulement y a pas d’pépins dans leur raisin, mais en plus, leurs vaches font du vin ! »

A l’heure où le soleil se coucha, les étrangers repartirent dans l’espace, laissant Pierre La Piaille seul avec son témoignage de rencontre extraterrestre. Et l’histoire de continuer, de s’allonger, de s’amplifier… Jusqu’à ce qu’il réussit à prêcher quelques voisins des villages alentours. Au terme d’un an de colportage et de réunions dans la cuisine de Pierre, les « Amis des Étrangers de l’Espace » furent au nombre de Sept. Personne ne sait très bien qui ils étaient et où Pierre les avait dégottés. La plupart ne parlaient jamais, ils me faisaient un léger signe de tête en passant devant la maison mais n’engageaient nulle conversation. Leur expression grave,  posée sur les sourcils et jetée dans le regard semblaient signifier l’importance de l’assemblée et la lourdeur du secret qui enveloppait leurs discussions. Les autres villageois, eux, n’appréciaient guère la venue des Amis des Etrangers de l’Espace. Ils y voyaient une vraie menace et commençaient à comploter pour faire fuir l’hôte de ces assemblées : crevaison de pneus, accumulation de fumier, réveil avant l’aube à coup de casseroles hurlantes, mise à feu de l’écurie à cochons… Rien n’y faisait : Pierre La Piaille interprétait systématiquement ces attentats comme autant de signes des extraterrestres, maladroits certes, mais avec l’honorable but de garder le contact.

Il arriva un moment où ce devint insupportable pour moi que  le pauvre Pierre,  convaincu de la bonne foi de ses voisins, soit relégué au titre de souffre-douleur du village. J’allai donc frapper à sa porte. C’est après être venu m’ouvrir qu’il tuila tout de go les formules de salutation usuelles avec un chapelet d’explications tordues quant aux phénomènes qu’il considérait comme « paranormals ». Je n’eus pas le temps de lui parler de quoi que ce soit qu’il me fit une confidence qui traduisait la confiance qu’il mettait en moi.

« – Monsieur le photographe, le prochain dimanche nous allons faire revenir les étrangers. Mes six compères et moi nous avons mis au point une stratagème pour qu’ils ne se trompent pas de maison, je vous jure ! Ce que nous aurions aimé, c’est que vous nous preniez en photographie pour montrer que nous ne racontons pas des histoires ».

Un cap avait été franchi. Pierre La Piaille et ses amis silencieux avaient pris la décision d’organiser de manière concrète le retour des extraterrestres dans la cour. Cette nouvelle me secoua, tant et si bien que je finis par accepter l’idée.

Je me retrouvai donc ledit dimanche dans la cour de Pierre, sous un soleil de plomb, entouré par les sept mystérieux bougres du cercle des amis des étrangers de l’espace. Une fois mon dispositif de photographie installé, je n’en revins pas : A l’extrémité du plus long pilonne qu’ils avaient pu trouver avait été hissé un drapeau rouge, pour rappeler aux extraterrestres l’endroit exact où leur véhicule devait s’arrêter ; neuf bouteilles de vin vides était alignées par rangs de trois sur le sol de la cour,  pour qu’ils soient neuf à venir plutôt que deux ; et la cerise sur le gâteau arriva quelques instant après. Pierre s’avança, le sourire jusqu’aux oreilles et la larme à l’œil, tenant dans sa main droite un objet que je ne pus, malgré mes efforts, assimiler à aucun autre. Rien de ce que j’avais vu dans ma vie ne ressemblait à cet hémisphère parfait, dont la surface était aussi luisante et réfléchissante qu’un miroir. Mieux encore, l’étrange demi-sphère produisait un petit bruit continu que l’on ne put entendre  distinctement que lorsque Pierre passait près de soi ; une sorte de bourdonnement régulier, à la fois perçant et profond,  inquiétant et sage. Manipulé grâce à une petite poignée incrustée dans sa base, l’objet était  solennellement brandit par son propriétaire. Bouche-bée, je ne posai aucune question.

« Bon, on la fait cette photo ? »

Wilton.

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