On prend les mêmes et on recommence !

L’image des musiques traditionnelles en France, et plus particulièrement en Auvergne, est composée de certains clichés qui ont la peau très dure. Par exemple, je cite : “Oui, mais la musique trad’ c’est pas très varié, c’est répétitif, quand même?”.

Et bien c’est vrai (dans une certaine mesure) ! Mais cela mérite quelques explications…

Frédéric Paris est venu déposé à l’AMTA, il y a quelques temps déjà, une bande magnétique contenant l’enregistrement d’une veillée à Servant dans les Combrailles, entre 1975 et 1980, où trois hommes jouent de l’accordéon diatonique : Germain Bideau, René Lesme et un inconnu. À l’oreille il n’est pas possible de distinguer ni le son ni le jeu spécifique de chaque accordéoniste. Peut-être jouent-ils ensemble comme le montrent certains morceaux où la mélodie est doublée, toujours est-il qu’on en entend un beaucoup plus que les autres. Nous l’appellerons “l’accordéoniste” ou “le musicien” pour éviter la confusion.

Voici une scottish, simple et efficace, dans le style tiré-poussé des Combrailles :

 

Il s’agit peut-être d’une version de “Ma maire n’avia qu’una dent” (voir l’article “Les scottishes d’Albert Pralong”). La mélodie est composée de seulement deux motifs de deux mesures (a et b) dont l’un est décliné, et qui sont répartis comme ceci : abab’ bb’bb’, comme le montre la partition (qui a été ramenée en do par commodité).

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Il est évident que l’aspect répétitif du motif b sous-tend toute la construction du morceau. Mais portons notre attention, non sur ce qui est identique et répétitif, mais justement sur ce qui est différent. Le motif a ne changeant pas, tout se porte sur le seul motif b. Celui-ci est d’abord suspensif, comme le montre la mesure 4 : l’accent est mis sur le “mi” allongé et qui est lié au “do”, dont l’effet produit est la relance. On ne peut que repartir, ce qui est fait sur le motif a. Le retour du motif b, soit b’ présente une modification de ces deux notes de fin et le “mi-do” passe au “do – do”. Ce simple changement d’une note transforme la suspension en conclusion, mais ces deux notes (“do – do”) piquées font attendre autre chose après elles, et on repart de nouveau.

Tout cela pour montrer que la répétition est due à la qualité de la relance et aux petites différences qui font toute la différence. Par ailleurs, le jeu de basse présente lui aussi sa propre ambiguité : on alterne deux accords qui se répètent (do et sol), mais jamais exactement de la même façon : dans la première partie, le motif a présente une alternance basse-accords classique alors que les motifs b et b’ ne font apparaître la basse que sur la note de fin accentuée (mi ou do), ce qui est renouvelé dans la deuxième partie. Ceci dit, la notation est indicative, et à l’écoute, l’accompagnement peut présenter quelques variations (si, si! écoutez bien!) qui cassent la répétition.

Ecoutons la mazurka suivante :

 

On prend la même et on recommence, mais pas exactement de la même façon. Deux musiciens au moins jouent ensemble le morceau, se perdant un peu et finissant par superposer les deux parties dont les b et b’ sont communs. En effet, la structure est construite d’une façon analogue à la scottish, mais avec un motif en plus, ce qui donne : abab’ cbcb’. Les motifs musicaux de cette mazurka sont très proches de la scottish et certains sont identiques. La véritable différence se situant plutôt dans l’adaptation rythmique à la danse.

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  • Le motif a (à savoir les deux premières mesures) est suspensif et se termine sur un ré, comme dans la scottish, même si le dessin mélodique est différent.
Mazurka motif a

Mazurka motif a

Scottish motif a

Scottish motif a

  • Le motif b (ou b’) est le même, à cette différence près : le sol est tenu dans la mazurka (noire pointée des mesures 3, 7, 11 et 15) et il est développé, voire ornementé dans la scottish (sol la sib la sol; voir aussi les mesures 3, 7, 11 et 15, ainsi que les mesures 9 et 13).
Mazurka motif b'

Mazurka motif b’

scottish motif b'

scottish motif b’

  • Sur les mesures 9 et 13 de la mazurka, ce n’est pas le motif b, mais un autre, le motif noté c, mais dont le dessin mélodique (ascendant et descendant) est équivalent. L’aspect répétitif de ces motifs est accentué par l’alternance du motif a et du motif c, seule à différencier les deux parties. En fait, si on y regarde de plus près, on s’aperçoit que le motif a de la scottish et le motif c de la mazurka sont identiques !

La preuve en image :

mazurka motif c

mazurka motif c

scottish motif a

scottish motif a

Ce sont les mêmes notes dans le même ordre, dans les mêmes fonctions, seul le rythme, correspondant à la danse, change. Tout se passe comme si la seconde partie de la mazurka était la même que la première partie de la scottish…

Ne nous arrêtons pas là, les choses ne sont jamais aussi simples! voici une autre morceau issu de la même soirée :

 

Cette polka, jouée avec brio, et dont on reconnaît la couleur “combrailles” dans l’utilisation des contretemps, ressemble à s’y méprendre… à la scottish…. et à la seconde partie de la mazurka!

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La structure est encore plus resserrée que la scottish : abab’ a’b”a’b’. La seconde partie reprend la première en variation rythmique, avec l’introduction de contretemps. Le motif a’ est le même que le motif a, mais avec un contretemps. Même chose pour b”.

Ainsi les premières parties de la polka et de la scottish, et la seconde de la mazurka présentent une mélodie parfaitement identique, réadaptée à chaque fois au rythme de la danse souhaitée. Les secondes parties de la polka et de la scottish, ainsi que la première de la mazurka présentent les variations, toutes issues des motifs de base.

Ce qui paraît simple au premier abord : la variation d’une seule mélodie, est en fait réalisé d’une façon beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, avec des possibilités de variations assez grandes. La mélodie la plus simple peut se développer très finement d’une façon complexe. Voilà, à notre avis, un élément constitutif des musiques de traditions orales : la complexité dans la simplicité.

Mais ce n’est pas fini ! voici le clou du spectacle que nous vous avions réservé pour la fin. Ecoutez bien ces deux morceaux, une mazurka et une bourrée, jouée par le même interprète, Laurent Richard, joueur d’accordéon diatonique et chromatique originaire du Boissial de Berbezit, en Haute-Loire, et enregistré en 1995 par Christine Demonteix et Yves Becouze :

La mazurka :

 

La bourrée :

 

Non! vous ne rêvez pas! il s’agit bien du même morceau note pour note. La mise en partition permet de confirmer ce que l’on entend.

mazurka laurent richard

mazurka laurent richard

bourrée laurent richard

bourrée laurent richard

 

Les différences entre les deux se situent uniquement au niveau stylistique (ornements; découpage du temps fort : en croche pour la bourrée, en swing pour la mazurka; triolets…). La question qui reste en suspend : Laurent Richard avait-il conscience qu’il jouait le même morceau ? Je pense que la réponse aurait été : “Non! y en a une, c’est une bourrée, l’autre, c’est une mazurka!”. Mais en fait non! il en avait parfaitement conscience! Il a appris cette bourrée (la “bourrée des foulards”) en fréquentant le groupe folklorique de Langeac, et il a trouvé qu’en la tournant en mazurka, cette mélodie sonnait mieux…

Faites vous-même un essai : concentrez-vous sur le rythme, sur la danse et oubliez un peu la mélodie, pour voir!

À bon entendeur!

Eric Desgrugillers

 

 

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