Les transformations [2]

Cette chanson évoquant une poursuite amoureuse est issue du fonds sonore enregistré par Jean Dumas. Elle est enregistrée auprès de Marie Rigodias, dite “La Fouine”, le 13 juillet 1960 au Montel de Saint-Remy-sur-Durolle.

À la première écoute, on peut être frappé par la beauté étrange de cette mélodie dont la couleur semble plutôt mineure, mais qui hésite tout le temps entre les deux modes majeur et mineur.  À la seconde écoute, en suivant la cadence sur le bord de la table, on s’aperçoit de la vitesse assez élevée du tempo et de sa régularité, malgré quelques notes en suspension.

En fait, c’est un petit peu plus compliqué que cela. Jean Dumas, comme pour chaque chanson qu’il enregistre rédige une fiche détaillée avec une partition-type. la voici :

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On voit que Jean Dumas a noté le premier couplet en partition avec les paroles, et les autres couplets en paroles seulement. Sa notation musicale est très intéressante dans la mesure où il tente de la simplifier, c’est-à-dire de synthétiser l’interprétation de la chanteuse et d’en dégager l’ossature. Il a donc utilisé des reprises. On voit alors que la chanteuse reprend systématiquement les deux phrases du couplet. Mais il s’est heurté à deux problèmes : la variation mélodique d’une part et la variation rythmique de l’autre. On distingue sur la fiche une annotation au dessus de la note “si” correspondant à la syllabe “rai” de “je te donnerai”, qui indique qu’à la reprise cette note est doublée dans sa durée.

Contrairement aux autres fiches, il n’a pas utilisé différentes couleurs pour noter les variations. À part cette annotation, pas de variation du tout! c’est étonnant quand l’on connaît la précision et le zèle du travail de Jean Dumas. Il suffit alors de tourner la fiche et voici ce que l’on découvre au dos :

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On retrouve en bas les éléments ethnographiques habituels et en haut un autre essai de notation musicale incomplet, avec une phrase qui montre l’excellente oreille de Jean Dumas : “Devrait être notée en entier”. Nous sommes assez d’accord avec cela, car il semble que la chanteuse varie à chaque couplet. Il est effectivement très difficile d’émettre une partition et de faire des choix de notation. Plusieurs façons d’écrire se présentaient à nous, pourquoi en choisir une plutôt qu’une autre?

Nous avons donc essayé de se prêter au jeu. J’avoue qu’il a fallu plusieurs semaines de tentatives et de prises de recul pour réussir à faire cette partition. Nous n’avons pas noté la chanson entière, contrairement à la préconisation de Jean Dumas, mais simplement le premier couplet et une partition-type des couplets suivants qui se ressemblent beaucoup :

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Nous n’avons pas indiqué les reprises et avons préféré noter la mélodie dans son déroulé. À part cela nous sommes tout-à-fait d’accord avec la notation de Jean Dumas. Nous n’avons pourtant pas indiqué la même mesure. Jean Dumas a choisi de noter en 2/4 compte tenu du tempo élevé et de la forme “marche” de cette mélodie. Ce choix est pertinent. Mais nous avons préféré noter la mesure en fonction des phrases musicales et des temps forts proposées par la chanteuse. C’est aussi pertinent.

Jean Dumas a choisi la tonalité de La mineur naturel, avec des passages présentant la sensible. Nous, nous n’avons pas choisi, et avons préféré considérer la tierce et la septième comme mobiles, en sachant que la chanteuse passe à peu près par toutes les hauteurs intermédiaires ! Le do et le sol tendent vers le dièse et y parviennent parfois. Cela crée cette ambiance étrange et l’hésitation modale évoquée au début de cet article.

Nous pensons que Jean Dumas avait mis le doigt sur un élément très important : la narration. Noter en entier la musique revient à noter en entier chaque couplet, donc chaque moment de l’histoire, donc chaque variation induite par ces moments particuliers. La dimension narrative de la chanson traditionnelle devient une évidence face au travail de Jean Dumas. Lorsque les chanteurs se souvenaient d’un couplet en plus, il les enregistrait à la suite de la chanson déjà prise. C’est ce que l’on entend à la fin de notre enregistrement.

Jean Dumas est allé plus loin : il a trouvé d’autres chansons de “métamorphoses”, alors que ce thème est quasiment absent de toutes les autres collectes sonores de chants sur les territoires de l’Auvergne administrative. Dans la vallée de la Durolle et les bois noirs, il a enregistré la même chanson (avec le début “Nanette ma Fanchette) auprès d’autres informateurs :

voici la version de Lucien Collonge de La Croix de Muratte, dont nous avons donné une explication ici :

voici également la version de Claude Bost, dit “Le Rouge”, enregistré à La Lizolle le 14 juillet 1960 :

Ces trois versions ont été enregistrées très proches dans le temps, mais aussi dans l’espace, et on est tenté de penser qu’elles sont issues d’une seule et même version qui aurait voyagé. Il est toujours délicat d’affirmer l’origine d’une chose dont on a aucune preuve, aussi voulons-nous rester prudent, sans rien affirmer du tout. Nous souhaitons simplement attirer l’attention sur les points communs, troublants, qui, eux, n’ont fait l’objet d’aucune métamorphose !

  • Le premier couplet particulier, avec sa propre mélodie, dont la base mélodique est la même dans les trois versions
  • L’incipit, bien identifiable : “Nanette ma Fanchette, ton petit coeur mignon”
  • L’ambiguïté majeur / mineur, plus exactement le tempérament inégal, avec la tierce et la septième mobile
  • La proximité des trois mélodies à partir du deuxième couplet
  • Dans les paroles, l’histoire de l’oiseau, du nuage et de la truite

Ces trois versions ne ressemblent pas aux autres chansons de métamorphoses que nous connaissons. Le thème est bien le même dans tous les cas, mais les caractéristiques citées ci-dessus lui sont particulières, et semblent concentrées dans la région de Saint-Rémy et de Palladuc. Patrice Coirault, qui a catalogué cette chanson sous le titre-type : 01528 Les métamorphoses, ne signale pas de distinctions particulières entre les nombreuses versions qu’il cite. Pas de traces de “Nanette ma Fanchette” ailleurs…. en tout cas pour l’instant (et je souhaite en secret que l’on me fasse mentir!)

Tout un monde, proche du conte fantastique, l’étrangeté et la poésie dominent cette chanson. On est très très loin des sabots, des foulards et des fantasmes identitaires. On entre dans le cœur d’un art populaire fait de mystères, d’images, de paraboles et d’atemporalité. Il faut dire que Jean Dumas ainsi que beaucoup d’autres collecteurs de chansons ont fait un travail formidable pour mettre à notre portée ces chansons si singulières, uniques. Il ne tient qu’à nous de les faire vivre, des les chanter, ou simplement dire qu’elles existent… Je m’étonne encore, alors qu’elles sont si belles, qu’on les entende si peu…

Eric Desgrugillers

Pour écouter Marie Rigodias : c’est ici

Pour écouter Claude Bost : c’est là

Pour découvrir les collectes de Jean Dumas dans la vallée de la Durolle et les Bois Noirs : cliquez là

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4 Commentaires

  1. “Je m’étonne encore, alors qu’elles sont si belles, qu’on les entende si peu…”
    bien d’accord Eric! très belle version , merci
    MarieT

  2. Merci pour ce moment !

  3. Très belle chanson, notre patrimoine ne doit pas s’effacer même si celui ci se dilue avec le temps. Artiste & pédagogue je partage avec les différents enfants-élèves dont je m’occupe ces si belles histoires. Bravo pour votre travail.

  4. Chouette page, merci Éric. Toujours aussi intéressant.

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