Appel à contribution Focales no 8 : Photographie contemporaine et anthropologie

Le dossier du numéro 8 de la revue portera sur les relations multiples et fécondes qui peuvent se tisser entre photographie et anthropologie au sein de la création contemporaine, marquée par ce que Hal Foster définit dès le milieu des années 1990 comme un « tournant ethnographique de l’art ».

De l’invention du médium à ses développements les plus récents, nombreux sont les anthropologues à utiliser la photographie, qu’ils en soient ou non les producteurs, dans leurs travaux de recherches. Au xixe siècle, moment où la discipline s’institutionnalise, l’image photographique, alors en plein essor, constitue pour les chercheurs un outil idéal d’enregistrement et d’objectivation du monde. Plus rapide que le dessin, moins contraignante que le moulage en plâtre, celle-ci offre la possibilité de recueillir des données précises lors des expéditions scientifiques, et facilite les opérations d’inventaire, de classement et d’archivage menées au sein des musées ethnographiques nouvellement créés.

Après une période d’engouement sans précédent qui n’est pas sans susciter quelques débats, suit un mouvement de relative défiance à l’égard d’un médium jugé désormais trop subjectif et autobiographique. Le recours à la photographie ne cesse pour autant de se développer tout au long du xxe siècle, comme en atteste l’utilisation fréquente qu’en font plusieurs figures emblématiques de l’anthropologie moderne et contemporaine telles que Bronislaw Malinowski, Margaret Mead et Gregory Bateson, Claude Lévi-Strauss, Pierre Verger, ou plus récemment Anna Tsing qui, dans son ouvrage Le Champignon de la fin du monde (2017), déploie une écriture rhizomatique dans laquelle s’entremêlent de façon inédite textes, dessins et photographies.

Si pour la plupart des anthropologues la photographie se réduit à sa fonction illustrative, pour d’autres au contraire elle joue un rôle central, médiateur et heuristique, constitue une nouvelle forme d’écriture narrative voire un mode de connaissance à part entière (Laplantine, Piette, Garrigues). Dès les années 1960, conscient des apports de l’image photographique, l’anthropologue américain John Collier nourrit une réflexion approfondie sur ses enjeux théoriques et méthodologiques, et inaugure avec la publication de son livre Visual Anthropology : Photography as a Research Method (1967) un courant d’anthropologie visuelle. Peu connue en France jusqu’à une période récente, cette branche de l’anthropologie culturelle longtemps associée à l’étude de l’image animée (en raison sans doute du succès médiatique rencontré par certains cinéastes-ethnologues comme Jean Rouch) accorde aujourd’hui une place primordiale à la photographie. En témoigne le nombre croissant de recherches-créations menées dans ce domaine. Qu’elles émanent d’initiatives individuelles telles que la collaboration d’Anaïs Tondeur avec l’anthropologue Germain Meulemans, ou celle de Jean-Robert Dantou avec Florence Weber, ou d’entreprises collectives comme celle du Forum Vies Mobiles, de nombreuses associations voient le jour. Cet intérêt renouvelé met en lumière plusieurs enjeux contemporains : questionnement autour de la créativité de la recherche, débat sur les nouveaux récits et les nouvelles formes d’écritures dans les sciences humaines, ou encore contribution de l’expérience esthétique à la construction de nouveaux modes de savoir sensible.

Longtemps ignorées ou peu questionnées, les photographies anthropologiques font depuis quelques années déjà l’objet d’un regain d’attention (Edwards, Maresca, Garrigues, Laplantine, Jehel). En revanche, la question de savoir ce que l’anthropologie fait à son tour, ou en retour, à la photographie demeure en partie inexplorée. Aussi les propositions de contribution pourront-elles interroger la manière dont certains sujets, certaines problématiques ou encore certaines méthodes (pratiques de terrain, protocoles, dispositifs d’enquête…) peuvent influer sur les créateurs et leurs images, faisant ainsi évoluer leur travail. Plusieurs photographes contemporains s’inspirent directement de la démarche ou des écrits d’anthropologues, à l’instar de Françoise Huguier qui en 1989 retourne sur les pas de Michel Leiris en Afrique, reprenant l’itinéraire suivi par l’ethnologue-écrivain lors de la mission Dakar-Djibouti dirigée par Marcel Griaule (Sur les traces de l’Afrique fantôme, 1990). Au début des années 1990, Gilles Saussier renonce quant à lui au photojournalisme pour se tourner vers le documentaire et décide d’entreprendre une formation en Anthropologie visuelle à l’EHESS. Le travail de « déconstruction-reconstruction » de sa pratique de reporter doit alors beaucoup à la lecture de l’ouvrage de Mondher Kilani, L’Invention de l’autre. Essais sur le discours anthropologique, et en particulier à sa « critique de l’idéologie du terrain en soi ». Dans l’exposition récemment présentée à la Friche La Belle de Mai à Marseille, intitulée « l’anthropologue et le photographe » (2017), Marc Lathuillière rend explicitement hommage à la pensée de Marc Augé : « Chacune de mes séries, écrit-il, est un écho à l’une des étapes de votre approche anthropologique. Votre écoute des mutations profondes du monde contemporain prend une valeur accrue et prémonitoire du fait des crises que nous vivons ».

Dans une perspective plus critique mais non moins pertinente, l’œuvre de Jorma Puranen, intitulée Kuvitteellinen kotiinpaluu (« Retour imaginaire au pays », 1992) révèle également les potentialités offertes par la confrontation de la photographie avec l’anthropologie. La découverte à la fin des années 1980 au musée de l’Homme à Paris d’un ensemble de portraits anthropométriques de Lapons datant de 1884, est à l’origine de son projet documentaire et poétique. Après avoir reproduit et imprimé ces clichés historiques sur des plaques en plexiglas, l’artiste finlandais choisit de les faire revenir sur leur terre d’origine, en les rephotographiant dans ce nouvel environnement. On citera pour finir le livre d’artiste de Laurence Aëgerter et Ronald van Thienhoven, intitulé Tristes Tropiques. Illustrations hors texte (2011) qui propose une véritable « contre-exploration » photographique du regard anthropologique occidental. Avec la collaboration des habitants d’un petit village hollandais, les deux artistes reconstituent minutieusement en images chacune des 63 photographies de tribus indigènes, prises 80 ans plus tôt par Claude Lévi-Strauss au Brésil, réunies dans le cahier « hors-texte » de Tristes Tropiques (1955), en leur apportant un nouvel éclairage.

À partir d’études de cas ou de perspectives synthétiques plus larges, il s’agira d’explorer dans ce dossier les diverses modalités de rencontre entre ces deux disciplines et les enjeux de ces rapprochements, dans le champ contemporain. Ouvert aux propositions issues d’horizons disciplinaires variés, ce numéro privilégiera néanmoins les regards neufs portés sur cette question et considèrera avec intérêt les contributions de jeunes chercheur.es, et les analyses de corpus relativement peu étudiés jusqu’à présent.

Bibliographie indicative

Luiz Eduardo Achutti, L’Homme sur la photo : manuel de photoethnographie, Paris, Téraèdre, 2004.
Anne Attané et al. dir., « La rhétorique photographique », Ethnographiques.org, n° 16, 2008.
Gregory Bateson et Margaret Mead, Balinese Character : A Photographic Analysis, New York, New York Academy of Sciences, 1942.
John Collier, Visual Anthropology. Photography as a Research Method, New York, Holt, Rinchart Winston, 1967.
Sylvaine Conord, « De l’image photographique au texte en anthropologie », in Noël Barbe, Philippe Chaudat et Sophie Chevalier dir., Filmer la ville, Besançon, PUFC, 2002, p. 51-58.
Sylvaine Conord, « Usages et fonctions de la photographie », Ethnologie française, Vol. 37, n° 1, 2007, p.11-22.
Elizabeth Edwards, Christopher Morton dir., Photographs, Museums, Collections: Between Art and Information, Londres et New York, Bloomsbury, 2015.
Elizabeth Edwards dir., Anthropology and Photography, 1860-1920. New Haven/Londres, Yale University Press/Royal Anthropological Institute, 1992.
Hal Foster, « L’Artiste comme ethnographe ou la “fin de l’histoire” signifie-t-elle le retour de l’anthropologie ? », in Face à l’histoire, Paris, Centre Georges Pompidou, 1996, p. 498-505.
Emmanuel Garrigues dir., « Ethnographie et photographie », L’Ethnographie, n° 53, 1992.
Emmanuel Garrigues, « Le Savoir ethnographique de la photographie », L’Ethnographie, n°109, 1991.
Jérôme Glicenstein dir., « Art et ethnographie », Marges, n° 6, 2007.
Pierre-Jérôme Jehel, « Une illusion photographique », Journal des anthropologues, n° 80-81, 2000.
Camille Joseph, Anaïs Mauurin dir., « Sur le vif. Photographie et anthropologie », Gradhiva, n° 27, 2018.
François Laplantine, « Penser en images », Ethnologie française, Vol. 37, n° 1, 2007, p. 47-56.
Sylvain Maresca, La Photographie. Un miroir des sciences sociales, Paris, L’Harmattan, 1996.
Albert Piette, « La Photographie comme mode de connaissance anthropologique », Terrain, 18, 1992.
Marina Rougeon, « L’Écriture au défi du vivre-ensemble. Photographie, récit ethnographique et démarche artistique », in Ève Lamoureux et Magali Uhl dir., Le Vivre-ensemble à l’épreuve des pratiques artistiques contemporaines, Québec, PUL, 2017.
Anna Tsing, Le Champignon de la fin du monde, Paris, La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 2017.

Modalités de soumission et calendrier :

  • Les propositions de contribution (3 000 signes maximum) seront accompagnées d’une brève notice bio-bibliographique (1000 signes maximum) et devront parvenir au plus tard le 14 janvier 2022 à l’adresse suivante : julie.noirot@univ-lyon2.fr
  • Notification de l’acceptation des propositions : Fin avril 2022
  • Envoi des articles (de 25 000 à 35 000 signes, illustrés d’au moins 4 images libres de droit) : avant le 25 novembre 2022.  (Les articles seront ensuite soumis à une expertise en double-aveugle).

Les auteurs suivront les consignes de rédaction consultables sur le site de la revue Focales :
Consignes aux auteurs

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.